BIOGRAPHIE
Biographie sommaire de Jacques Ellul (1912-1994)
par Patrick Chastenet
« Penser globalement, agir localement. » Sa vie durant Jacques Ellul se sera montré fidèle à sa célèbre maxime. Il avait coutume de dire qu'il était né à Bordeaux par hasard, le 6 janvier 1912, mais c'est délibérément qu'il choisit d'y passer la presque totalité de sa carrière universitaire, renonçant ainsi aux sirènes parisiennes qui ne manquèrent pas de l’appeler à plusieurs reprises. Profondément attaché à l'Aquitaine, ses racines cosmopolites l'ont très vite rendu allergique à tout sentiment nationaliste. Sa grand-mère paternelle était serbe, descendante des Obrenovic', son grand-père paternel était italien mais originaire de Malte et son père, natif de Trieste, était à la fois citoyen autrichien et sujet britannique. Quant à sa mère, elle était la fille d'une française et d'un portugais. Joseph Ellul était d’éducation grec orthodoxe mais voltairien de conviction, tandis que Marthe Mendès était protestante mais n’affichait pas sa foi pour ne pas contrarier son mari.
Ces deux destins se sont un jour croisés à Bordeaux où le père de Jacques Ellul, après des études à Vienne, avait été recruté comme fondé de pouvoir par la maison de négoce Louis Eschenauer. Sa mère enseignait le dessin dans un cours privé et son père connut plusieurs fois le chômage, en raison d'une intransigeance de caractère qui lui faisait placer l'honneur au-dessus de toute autre considération. La jeunesse d'Ellul fut celle d'un enfant pauvre mais heureux, élevé dans le culte des vertus aristocratiques. Premier de la classe au lycée de Longchamp - aujourd'hui lycée Montesquieu - une fois ses devoirs terminés, sa mère le laissait vagabonder librement sur les quais de Bordeaux ou dans les marais d'Eysines. La famille vivait près du Jardin Public, où avec ses petits camarades de la "laïque", il se livrait à des batailles homériques contre ceux de la "catho". Ce qui ne l'empêchera pas, une fois adulte, de devenir un apôtre de la non-violence, ou plus précisément d’une attitude encore beaucoup plus exigeante : la non-puissance.

C'est au lycée Montaigne, où il excelle en latin, en français, en allemand et surtout en histoire, qu'il obtient son bac alors qu’il n’a pas encore dix-sept ans. Il voulait être officier de marine mais son père l'oblige à faire son droit. Quand il entre à la Faculté de Bordeaux, Ellul est sinon converti au christianisme - puisque sa foi mettra du temps à prendre sa forme définitive -, mais Dieu s'est manifesté à lui, le 10 août 1930 très précisément, lors d’une violente révélation qu'il a toujours, par pudeur, refusé de raconter dans le détail. Durant ses études, avec un père privé d’emploi et une mère souffrante, il lui arrive de donner jusqu’à quatre heures de cours particuliers par jour pour faire bouillir la marmite.
Deux autres rencontres décisives interviennent dans sa vie d’étudiant : Bernard Charbonneau (1910-1996) et Yvette Lensvelt (1912-1991), sa future épouse qui lui donnera quatre enfants, dont trois garçons : Jean (1940), Simon (1941-1947), Yves (1945) et une fille : Dominique (1949). Avec son ami Charbonneau, dont il prétend modestement n’être que le « brillant second », il anime une composante gasconne du personnalisme aujourd’hui encore trop méconnue. Faisant déjà de l’impuissance de la politique – face à l’emprise technoscientifique - le cœur de leur doctrine, les deux hommes incarnent la fraction la plus individualiste, libertaire, Girondine/régionaliste, fédéraliste et écologiste de ce mouvement. Ils dirigent plusieurs groupes personnalistes à Bordeaux et dans le sud-ouest, donnent régulièrement des conférences, et publient dans leur bulletin de liaison un texte fondateur : « Directives pour un manifeste personnaliste » (1935). Ils s’expriment également dans les colonnes d’Esprit, tout en développant des contacts étroits avec Denis de Rougemont et Alexandre Marc, les responsables du mouvement concurrent : "L'Ordre nouveau" dont ils partagent un grand nombre d'orientations.
Leur profond désaccord avec Emmanuel Mounier fera d’eux des marginaux au sein d’un courant lui-même très minoritaire dans la société française. Durant les années trente, ils organiseront plusieurs camps dans les Pyrénées – notamment avec des étudiants protestants de la « Fédé » - pour éprouver physiquement et concrètement leur modèle de société personnaliste, en petit groupe électif et en contact direct avec la nature.
Si la crise de 1929, qui plonge sa famille dans le besoin, a pour conséquence indirecte de lui faire découvrir la pensée marxiste, Ellul n’a jamais adhéré au Parti communiste comme on a pu l'entendre et surtout le lire après sa mort, y compris dans des publications de référence. Non seulement il n'est pas « inscrit au P.C.F. en 1934 », mais à cette date il milite activement au sein de la mouvance non-conformiste dénoncée comme ‘’profasciste’’ par l'intelligentsia stalinienne. Voulant faire d'Esprit, un véritable mouvement révolutionnaire - enraciné localement grâce à de multiples groupes autogérés - et non une simple revue intellectuelle parisienne, il finit par rompre avec Mounier, à qui il reproche notamment son autoritarisme centralisateur et son catholicisme intransigeant.
En 1936, il soutient sa thèse de doctorat en droit, financée grâce à une bourse et intitulée Etude sur l’évolution et la nature juridique du Mancipium. Ellul devient ensuite chargé de cours à la Faculté de Droit de Montpellier (1937-1938), avant d'être nommé à Strasbourg (1938-1939). Il publie alors ses premiers articles dans la presse protestante : Le Semeur - où il commence par polémiquer avec Suzanne de Dietrich (1891-1981) - et Foi et Vie. En 1939, il est replié à Clermont-Ferrand avec les autres enseignants de la Faculté de Droit de Strasbourg. Dénoncé par l’un de ses étudiants pour avoir tenu des propos séditieux à l’encontre du Maréchal, il est révoqué par le gouvernement de Vichy en qualité de fils d’étranger, conformément à la loi de juillet 1940 « francisant » l’administration. Son père, enregistré dès son arrivée à Bordeaux comme sujet britannique et n’ayant jamais été naturalisé, sera d’ailleurs arrêté en août par la police allemande avant d’être interné, puis déporté.

Durant l’été 1940, désormais sans emploi et avec une épouse d’origine hollandaise mais détentrice elle aussi d’un passeport britannique, Ellul se réfugie dans une ferme de l'Entre-deux-mers et c'est dans le petit village de Martres, en Gironde, qu'il s’improvise agriculteur pour nourrir sa famille. Il avouera avoir tiré autant de fierté d'avoir récolté sa première tonne de pommes de terre que d'avoir réussi le concours d’agrégation de droit romain et d’histoire du droit en 1943. Il participe activement à la Résistance sans toutefois prendre les armes. Il renseigne le maquis, cache des prisonniers évadés ou des amis juifs, leur procure de faux - papiers et les aide à passer en zone libre. Grâce à la protection de l'assesseur du doyen, il parvient à donner clandestinement des cours dans une Faculté de Droit largement maréchaliste pour ne pas dire pétainiste. Nommé professeur à la Faculté de Droit de Bordeaux en 1944, il y enseignera jusqu’en 1980, année de son départ en retraite.
A la Libération, en tant que secrétaire général - pour la région de Bordeaux- du Mouvement de Libération Nationale1, il siège à plusieurs procès de la collaboration et fait en sorte, avec la complicité du futur préfet Gabriel Delaunay, que l'épuration ne s'accompagne d'aucun excès. A la demande du commissaire de la République, Gaston Cusin, Ellul participe à la délégation municipale de Bordeaux, présidée par le socialiste Fernand Audeguil, du 31 octobre 1944 au 29 avril 19452 . De cette expérience de six mois, il tire la conclusion que les élus sont à la merci des "bureaux" et que la politique est impuissante face à la technocratie. En désaccord au plan local et national avec la S.F.I.O., il refuse donc de se présenter sur la liste socialiste aux élections municipales du printemps 1945. En revanche, il prend une part active aux élections générales - élections législatives et référendum - du 21 octobre 1945. Ellul figure en effet en troisième position sur la liste de l’ Union Démocratique et Socialiste de la Résistance3 (UDSR). Liste officiellement parrainée en Gironde par deux organismes de la Résistance intérieure : le Mouvement de Libération Nationale (MLN) et l’Organisation Civile et Militaire (OCM). Le professeur agrégé, par ailleurs secrétaire général du MLN, prend son rôle de candidat au sérieux et participe activement à la campagne électorale. A en juger par les rapports de police de l’époque, il anime plusieurs réunions publiques à Pessac, Arcachon, Bègles, Talence et Bordeaux, pour défendre le programme de son parti.

Dans tous ses discours, Ellul se présente comme un homme neuf, nouveau venu en politique. Il en appelle à une authentique « révolution » pour la France. Selon lui, le peuple ne pourra exprimer sa souveraineté que si l’on instaure une véritable stabilité gouvernementale avec des ministres responsables devant les citoyens. Il demande en outre l’interdiction du cumul des mandats. Il se prononce pour la suppression du Sénat au profit de la création d’une chambre économique. Il réclame l’interdiction des trusts et la nationalisation de toutes les richesses indispensables à la vie du pays. Enfin, le candidat Ellul se prononce pour le double oui au référendum et le soutien au général de Gaulle. Les résultats ne seront pas à la hauteur des efforts déployés. Le sort des urnes est cruel. La liste de l’UDSR totalise environ 18.000 voix en Gironde, soit 4,77% des suffrages exprimés, et n’obtient aucun député.
A trente trois ans, lui qui rêvait de passer « De la résistance à la révolution4 » assiste, impuissant, au retour en force des partis traditionnels. Ellul n'en continue pas moins de vouloir incarner sa conception chrétienne de la Présence au monde moderne (1948), aussi éloignée de celle des catholiques intégristes que des théologiens de la libération des années soixante. Dès le mois de juin 1945, il publie ses premiers articles à la « une » de l’hebdomadaire Réforme, dirigé à l’époque par Albert Finet. Il collabore également activement à la rédaction de Foi et Vie et à celle de Christianisme au XXème siècle. Avec son ami le théologien Jean Bosc, qui lui fait découvrir l’oeuvre de Karl Barth, il fonde les Associations professionnelles protestantes dans le but de chercher, avec les intéressés eux-mêmes, comment concilier au quotidien foi chrétienne et exercice d’un métier.
En juin 1946, il donne une conférence durant la semaine oecuménique organisée par l’université de Bâle en Suisse. Il participe à plusieurs commissions du Conseil Oecuménique des Eglises et notamment en 1948 à la rédaction du rapport final de l’assemblée mondiale d’Amsterdam. Déçu aussi bien par la forme que par le fond de ces réunions oecuméniques, il en démissionne en 1951. Membre du Synode régional des Eglises réformées du Béarn, de la Dordogne et de la Guyenne, il est élu délégué en 1947 au Synode national de l’Eglise Réformée de France (ERF). Candidat au Conseil national de l’ERF en 1953, il manque l’élection de deux voix, est élu en 1956 et obtient même la quasi totalité des suffrages (94 sur 96) en 1962, avant de voir sa cote chuter en 1965 et s’effondrer en 1968.

Au plan local, il anime plusieurs groupes d’études bibliques et siège au conseil d’administration de la maison de santé protestante Bagatelle. De 1946 à 1955, il dirige à Bordeaux un premier cinéclub destiné principalement aux étudiants, formule qu’il reprendra avec ses paroissiens de Pessac au début des années soixante : un exposé introductif, une projection suivie d’un exposé de dix minutes pour lancer le débat.
En 1946 également, il soutient le projet de son collègue de la Faculté de Droit, Maurice Duverger, de création à Bordeaux d’un Institut d’Etudes Politiques. Ellul deviendra d’ailleurs au fil des ans l’une des figures les plus prestigieuses de cet établissement renommé pour la qualité de ses enseignants. L’année 1947 est pour lui une année fertile en publications diverses (deux ouvrages collectifs et plusieurs articles substantiels dans Réforme) mais s’achève par un dramatique accident qui coûtera la vie à son fils Simon. Deux ans plus tard, il participe à la création du journal mensuel Le Protestant d’Aquitaine et travaille à la rédaction de son maître livre : La Technique ou l’enjeu du siècle (1954) où il démontre que la clef de notre modernité est à chercher non plus dans l’économique, comme du temps de Marx, mais dans le facteur technique et qu’au XXème siècle, la technique n’est plus un simple intermédiaire entre l’homme et le milieu naturel mais un processus autonome obéissant à ses propres lois.
Découvert par l'anglais Aldous Huxley, auteur du Meilleur des mondes qui le recommande au président de l’université de Santa Barbara, The Technological Society (1964) lui assure une belle notoriété sur les campus américains comme en attestent les centaines d'étudiants californiens venus assister à ses cours à Sciences Po Bordeaux. Ce livre deviendra d’ailleurs la bible de Théodore Kaczynski, ce professeur de mathématiques californien surnommé « Unabomber », plus connu pour ses colis piégés que pour son Manifeste contre la société industrielle.
Professeur ponctuel, exigeant mais ouvert à la discussion, il savait, sans effets de manche, ni concession aux modes, capter l'attention de ses auditoires avec des cours intitulés notamment : « La pensée marxiste », « Philosophie et politique chez Marx », « La pensée économique de Marx », « Les successeurs de Marx », « La Technique », « La Technique et la société contemporaine », «La société technicienne », « La Propagande » ou encore « Les classes sociales ».

Les Presses Universitaires de France commencent en 1951 la publication des cinq tomes (régulièrement réédités) de son Histoire des institutions qui accompagnera des générations entières d'étudiants en droit. L’année suivante, Ellul publie dans la Revue française de science politique un article essentiel sur la propagande qui préfigure la création à l’IEP d’un centre de recherches sur ce thème et la sortie de son ouvrage de références Propagandes (1962) qui aura même les honneurs du bulletin central de l’Internationale Situationniste.
Parallèlement à ses activités académiques, - il continue d’enseigner l’histoire des institutions et l’histoire sociale à la Faculté de Droit - il renoue en 1953 avec ses activités ecclésiales locales qu’il avait déjà expérimentées sous l’Occupation. Il commence par organiser un culte par mois dans la grande salle à manger de sa maison de Pessac, puis en augmente la fréquence. L’espace finit par manquer pour accueillir toutes les familles protestantes si bien qu’en 1959, le Conseil Presbytéral de Bordeaux accepte de mettre à sa disposition une petite bâtisse jouxtant sa propriété. Bien que non inscrit au rôle des pasteurs, Jacques Ellul obtient une délégation pastorale permanente. Toujours au plan local, sa rencontre avec un éducateur de rue lui fait découvrir l’univers des « blousons noirs ». Avec Yves Charrier, il fonde en 1958 l’un des premiers clubs de prévention de la délinquance juvénile. Les deux hommes travaillent en tandem jusqu’à la disparition accidentelle de l’éducateur en 1969 – Cf. Jeunesse délinquante. Une expérience en province (1971) - mais Ellul poursuit son oeuvre avec une nouvelle équipe, quittant la présidence du club en 1977 non sans avoir participé à la fondation du Comité national de liaison des clubs et équipes de prévention. L’année 1969 est également celle de la mort de son ami Jean Bosc auquel il succède à la direction du comité de rédaction de Foi et Vie qu’il assurera pendant dix sept ans. Ses fonctions de directeur ne l’empêchent pas de continuer à publier dans cette revue de culture protestante, sous son propre nom mais également sous les pseudonymes de G. German, Y. Véoulay, H. Liebaert et P. Mendès, nom de jeune fille de sa mère. Pierre Mendès France est aussi le seul homme politique français ayant su trouver grâce à ses yeux en raison de sa rectitude et de son intégrité.
A la suite de la guerre des six jours, Ellul publie un article au titre sans ambiguïté : Il faut sauver Israël. D’autres suivront. Cet engagement constant en faveur de l’Etat hébreu, qui lui vaut bien des inimitiés, s’exprime notamment dans un long article relatant son séjour à Jérusalem : Impressions d’Israël (1977) et culmine avec le livre Un chrétien pour Israël (1986). Il collabore également à Information Juive et à la revue de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France : Sens. Il préface par ailleurs la version du Cantique des cantiques d’André Chouraqui, son ami depuis les années sombres, et rend compte dans la presse de ses différentes traductions de la Bible. Durant les années soixante-dix, il participe à plusieurs colloques d’intellectuels juifs de langue française donnant lieu à publication. Ce n’est qu’à titre posthume, le 11 juillet 2002, que le comité Yad Vashem lui décerne le titre de Juste des Nations en même temps qu’à l’un de ses compagnons de jeunesse : le pasteur Pierre Fouchier.

En mai 1968, il se sent en phase avec les orientations situationnistes et libertaires du mouvement étudiant voulant balayer une pédagogie fondée sur l’autorité. Il se montre d’autant plus sensible aux premières revendications estudiantines qu’elles rejoignent sa vision d’une université autonome à l’égard de tout pouvoir central, pleinement libre du choix de ses enseignants et de ses programmes. Ellul croit un temps reconnaître son rêve d’une université non pas destinée à fabriquer de bons petits techniciens mais d’une véritable Universitas dispensant une culture humaniste et pluridisciplinaire à des esprits critiques. A partir du moment où le mouvement se met à réclamer le « Grand Soir » et à mimer les révolutions prolétariennes, il s’en désolidarise sans pour autant cesser de jouer sur le terrain un rôle de médiateur entre les autorités et les « enragés ». Cette expérience jouera sans doute un rôle dans la gestation de sa trilogie sur la révolution : Autopsie de la Révolution (1969), De la Révolution aux révoltes (1972), Changer de Révolution (1982).
Aux lendemains de mai 68, Ellul rejoint Bernard Charbonneau dans son combat contre la Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte Aquitaine (MIACA). Véritable précurseur de l’écologie politique, son ami d’enfance avait coutume de citer cette formule promise à un bel avenir : « On ne peut poursuivre un développement infini dans un monde fini ». Jouant un rôle de contre-expertise, Ellul et Charbonneau s’opposent au tourisme de masse, à la balnéarisation de la côte aquitaine avec son cortége d’hôtels, de golfs, de voies rapides, de supermarchés, de ports de plaisance et de marinas. Le comité de défense de la côte aquitaine remporte quelques batailles à défaut de gagner la guerre tant le rapport de forces est inégal. Aux côtés de son ami Edouard Kressmann, il préside ensuite aux destinées de l’association écologique européenne ECOROPA.
Sur un registre très différent mais avec un résultat aussi mitigé, Ellul tentera de réformer l’Eglise réformée en sa qualité de membre du Conseil national jusqu’en 1971 et du synode national dont il démissionna en 1973. S’il avait souhaité exercer des responsabilités nationales à la tête de l'Eglise, c’était pour mieux la transformer avant de lui faire jouer un rôle plus actif au sein de la société française. Selon l’auteur de l’Espérance oubliée (1972), parce qu’il est investi d'une mission prophétique, par sa pensée et son action -en rupture complète avec tous les conformismes sociaux- le croyant porte dans l'actuel la puissance de l'eschatologie. Cette espérance d'un retour glorieux de Jésus-Christ place le chrétien en situation révolutionnaire et lui permet d'affronter la dictature technicienne. Son message et son action n’auront été que partiellement compris. Nonobstant de solides amitiés, Ellul demeura un marginal au sein d’une Eglise minoritaire. Il réussira néanmoins à faire adopter, après de vifs débats, la réforme des études de théologie au synode de 1973, non sans quelque déception ultérieure devant son application tronquée.

Cet échec confirme la vieille devise libertaire selon laquelle avant de vouloir changer le monde on doit commencer par changer sa propre rue. C’est d’ailleurs ce qu’il fait durant les années soixante-dix en animant des petits groupes de non-violents auxquels participe notamment le futur contempteur de la « malbouffe » : José Bové. Ellul apporte son soutien aux objecteurs de conscience et aux militants antimilitaristes. Il vient même témoigner dans plusieurs procès d’insoumis déférés devant le tribunal permanent des forces armées de Bordeaux.
Penseur engagé au sens le plus noble du terme, c’est-à-dire partie prenante de tous les débats essentiels de son temps, Ellul ne répugne pas à prendre la plume pour toucher le grand public par le biais d’articles volontiers polémiques publiés notamment dans Le Monde, Le Quotidien de Paris, Ouest-France et Sud-Ouest Dimanche. Son engagement dans le siècle nourrit une oeuvre considérable : près d’un millier d'articles et une cinquantaine d'ouvrages traduits en plus de douze langues. S’il est impossible de les citer tous, on retiendra notamment : L’illusion politique (1965), La parole humiliée (1981), La subversion du christianisme (1984), La raison d’être. Méditation sur l’Ecclésiaste (1987), Islam et judéo-christianisme (2004), sans oublier sa trilogie sur la technique qui fera de lui une sorte de Heidegger français bien qu’il n’ait eu de cesse de réfuter l’étiquette de « philosophe » : La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le système technicien (1977), le Bluff technologique (1988).
Jacques Ellul accueillait volontiers ses lecteurs et ses étudiants mais refusa toujours de se comporter en gourou. S’il eut sans doute à son corps défendant quelques disciples idolâtres, son voeu les plus cher restait d’apprendre à ses interlocuteurs à penser par eux-mêmes, conformément à une oeuvre consacrée toute entière au difficile apprentissage de la liberté.
Il s’est éteint le 19 mai 1994 dans sa maison de Pessac (Gironde), à quelques kilomètres du campus où il aimait à se rendre à pied. Le traitement médical de son lymphome lui donna l'occasion d'illustrer pour ses derniers visiteurs l’un de ses thèmes de prédilection : l'ambivalence du progrès technique. Car chez ce polygraphe au ton volontiers prophétique, impossible de séparer le sociologue du théologien. Comme il le confia un jour lors d’un entretien : « - Je décris un monde sans issue, avec la conviction que Dieu accompagne l'homme dans toute son histoire. » L'auteur de La foi au prix du doute (1980) est mort avec cette certitude.
© Patrick TROUDE-CHASTENET, Jacques Ellul, penseur sans frontières, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, Diffusion PUF, ISBN 2-84795-068-0
Issu en janvier 1944 de la fusion de plusieurs organisations de la Résistance, le MLN est dirigé par le fondateur du mouvement Combat Henri Frenay.
La plupart des notices biographiques du vivant de Jacques Ellul font, à tort, durer cette expérience municipale de 1944 à 1947.
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