Ce n’est pas sans raison que l’on a pu
souligner le caractère polymorphe de l’écologie politique
et la dimension syncrétique de son idéologie.
Il est en effet difficile de la circonscrire tout en respectant
sa diversité et la définition universelle, conciliant précision
et pertinence, attend toujours son découvreur.
Néanmoins, il est pourtant nécessaire de commencer par recenser
quelques idées forces, certains invariants du discours écologiste,
si l’on veut en chercher la trace dans l’œuvre de tel ou
tel auteur, en l’occurrence ici de Jacques Ellul.
On peut donc citer parmi les principales
composantes de l’écologisme et sans souci de les hiérarchiser : la
critique de l’Etat et de la bureaucratie technicienne ;
une préférence pour la démocratie directe ou du moins pour
la démocratie participative allant de pair avec la défense
de l’échelon local ou régional face au centralisme jacobin ;
la volonté de substituer à l’Etat-Nation un cadre fédéral,
l’internationalisme, la défense des concepts d’autogestion
et d’autonomie au plan économique et politique ; une
critique des partis traditionnels allant jusqu’au refus du
clivage central (le « ni droite ni gauche » d’Antoine
Waechter) ; une critique du productivisme, de la société industrielle,
de l’organisation capitaliste du travail et plus généralement
une critique de la primauté de la logique économique dans
les sociétés modernes ; une critique du « progrès » à partir
de l’idée selon laquelle l’expansion de la science et de
la technique ne signifie pas automatiquement progrès de
la Raison et progrès de l’homme ;
une critique de la consommation pouvant aller jusqu'à l’éloge
de la frugalité et d’un certain ascétisme, et enfin, bien
sûr, une défense de l’environnement passant par un souci
de protection/conservation de la Nature...

Cette liste n’est pas exhaustive, mais
déjà pour l’essentiel on constate que l’on peut pointer ces
thèmes dans l’œuvre de Jacques Ellul. Si l’on veut tester
la dimension prophétique de ses thèses, se pose alors la
question de savoir à partir de quelle date ?
Mériter l’épithète de précurseur -
littéralement « celui qui annonce et prépare la venue
de » - suppose pour le moins une antériorité aux années
soixante-dix, marquées entre autres signes par la création
des Amis de la Terre (1971), la publication du rapport Meadows
commandé par le Club de Rome au M.I.T. (1972), la candidature
de René Dumont à l’élection présidentielle (1974).
Or cette antériorité existe, dans la pensée
et dans l’action. La prise de conscience « écologiste » de
Jacques Ellul est antérieure à son engagement militant au
sein du Comité de Défense de la Côte Aquitaine, - présidé par
son ami Bernard Charbonneau de 1973 à 1977 et par lui-même
de 1977 à 1979 - destiné à contrer l’action de la M.I.A.C.A.
et de son président Emile Biasini.
Elle précède également son « Plaidoyer
contre ‘la défense de l’environnement’ » publié en 1972
par l’hebdomadaire La France Catholique .
Cette prise de conscience est antérieure même à la publication
(1954) et à la rédaction (1948 à 1950) de son œuvre maîtresse : La
Technique ou l’enjeu du siècle.
En effet, si l’on se réfère aux textes
publiés par Ellul et Charbonneau dans
les années trente, on est frappé de constater qu’ils contiennent
l’essentiel de leurs thèses à venir.
Si de nombreux auteurs ont clairement établi
la filiation rattachant l’écologisme au personnalisme, l’originalité de
l’apport ellulo-charbonniste au sein de la nébuleuse non-conformiste
n’a pas encore été suffisamment soulignée.

L’approche biographique permet, selon
nous, d’éclairer les traits les plus spécifiques d’un personnalisme
gascon faisant déjà de la critique de la science et de
la technique le cœur de sa doctrine. On peut également y
déceler la présence d’un certain nombre d’autres thèmes que
l’on retrouvera, une trentaine d’années plus tard, lors des événements
de Mai 68 et au sein de la mouvance écologiste.
La valeur centrale commune unissant Ellul
et Charbonneau n’est pas la défense de la Nature - en tant
que telle - mais celle de la Liberté. « Rien de ce que
j’ai fait, vécu, pensé ne se comprend si on ne le réfère
pas à la liberté » affirmait le premier. « Ma
passion, ma raison, ce qui donnait un sens à ma vie, c’était
la recherche à la fois douloureuse et joyeuse de la liberté » confirmera
le second..
Conception chrétienne et barthienne de
la liberté chez Ellul, agnostique et personnelle chez Charbonneau,
mais dans les deux cas, cette liberté est tout le contraire
d’une idée abstraite définie en termes philosophiques.
Formé à la rude école des éclaireurs unionistes, Bernard
Charbonneau persuade Jacques Ellul que le meilleur moyen
d’éprouver concrètement le sentiment de liberté est
de se confronter directement à la nature. Les deux amis quitteront
donc leur ville de Bordeaux pour des randonnées en montagne,
si possible en plein hiver, « pour que la rencontre
soit plus vivante ». A partir du tout début des années
trente, ils organiseront ainsi plusieurs expéditions en
Galice, dans les Pyrénées ou les Landes...
Subsiste aujourd’hui encore une imprécision
sur les conditions exactes de leur première rencontre. Selon
Charbonneau, il aurait fait connaissance de Jacques Ellul
au sein de la fédération des étudiants protestants, après
1929. Selon Ellul, ils se connaissaient de loin déjà au
lycée et ils ont commencé à se fréquenter à la faculté lors
de l’année universitaire 1928-1929.
Quoiqu’il en soit, ils n’ont pas encore
vingt ans qu’ils essaient de se convertir mutuellement, à ce
qu’ils considèrent comme le point essentiel. L’existence
de Dieu pour l’un, la « Grande Mue » pour
l’autre, c’est à dire le changement radical de la condition
humaine provoquée par la montée des sciences et des techniques.

Si la croyance est de même intensité,
elle n’est pas de même nature et n’a pas emprunté les mêmes
voies. A l’origine de la foi du premier l’on retrouve une
expérience mystique, une révélation au sens strict,
alors que la prise de conscience du second provient du constat
très prosaïque de l’augmentation de la circulation automobile
dans sa rue. Non pas résultat d’une quête philosophique mais
bien d’une découverte empirique et personnelle : la « bagnole » menace
ma liberté dans ma ville et dans ma propre rue.
A la même époque, Jacques Ellul, observant
un autobus bondé de passagers à la suite d’un camion transportant
des vaches, s’avoue frappé par la ressemblance d’odeur et
d’intelligence se dégageant des deux véhicules.
Il est âgé de 21 ans et se fixe un plan de travail en trois
parties : critique de la morale, critique du progrès
et critique du Nombre.
Les camps d’étudiants dans la nature constituent
le prolongement du petit groupe de discussion fondé par Bernard
Charbonneau réunissant notamment le mathématicien Claude
Chevalley - ami d’Arnaud Dandieu, le principal théoricien
de la revue personnaliste l’Ordre nouveau - Marcel
Boiteux qui deviendra plus tard directeur d’EDF, ou encore
Alfred Kastler, futur prix Nobel de physique.
Les deux girondins se défendent d’avoir
voulu imiter en quoi que ce soit les jeunes Allemands des Wandervögel et
des mouvements de la Jugendbewegung même s’ils partageaient
avec eux le goût de la nature et la critique de l’ordre bourgeois.
En outre, il faut signaler que leur discours
diffère complètement de l’idéologie völkisch de nombreux
essayistes allemands de l’entre deux guerres. Il ne contient
aucune trace d’idéalisation du monde paysan, d’apologie de
l’enracinement, d’absolutisation de la nature, et encore
moins d’irrationalisme et d’anti - intellectualisme.

En matière de filiations intellectuelles,
Jacques Ellul s’inspire dès le début des années 30 de trois
auteurs qui continueront par la suite à guider sa pensée :
Karl Marx, Sören Kierkegaard et Karl Barth.
Il découvre Marx en seconde année de Faculté par
le truchement d’un cours d’économie politique. Il trouve
dans sa critique du capitalisme une explication au chômage
de son père, fondé de pouvoir d’une importante maison de
négoce. Ses parents étant tous deux issus de grandes familles
totalement ruinées, il doit très tôt donner des leçons particulières
pour améliorer l’ordinaire.
Il devient dès cette époque un grand
lecteur de Marx et deviendra d’ailleurs par la suite l’un
des premiers à enseigner la philosophie marxiste dans une
université française. S’il noue des contacts avec des militants
socialistes et communistes bordelais, il ne s’inscrira jamais
au PCF contrairement à ce que l’on a pu écrire çà et là.
Jacques Ellul commence à lire l’œuvre
de Kierkegaard à l’âge de dix-huit ans dont il deviendra
au fil des ans un grand connaisseur, comme en témoigne sa
préface au livre de Nelly Viallaneix,
l’une des meilleures spécialistes de Kierkegaard . L’existence
considérée et vécue comme une tension permanente entre deux
pôles irréductibles, le principe de non conformité au monde,
la défense de la personne face au Pouvoir, sont quelques
- uns des thèmes abordés par le théologien français à la
suite du philosophe danois.

Enfin, le théologien protestant Karl Barth,
(1886-1968) ayant lui aussi une pensée dialectique, l’aidera à concilier
sa foi et sa sensibilité libertaire, à penser de concert
l’obéissance de l’homme libre à l’égard du Dieu libre, c’est à dire
la libre détermination de l’homme dans la libre décision
de Dieu.
Ces trois auteurs constituent donc l’essentiel
de son bagage intellectuel lorsqu’il s’embarque dans l’aventure personnaliste.
On peut à présent se demander, dans une
perspective wébérienne et sous forme idéale-typique, si certains
aspects de l’œuvre du jeune Ellul ne peuvent pas être considérés
comme les prémices d’une certaine écologie politique ?
A cette question l’on peut d’ores et déjà répondre
qu’avec son ami Bernard Charbonneau, Jacques Ellul est bien à l’origine
de la fraction la plus individualiste, la plus anti-autoritaire,
la plus girondine / régionaliste mais surtout de la
tendance la plus « écologiste » du mouvement personnaliste.
Loin de constituer des clones provinciaux
ou de simples répétiteurs des intellectuels non conformistes
de la capitale, nos deux gascons ont affirmé leur
originalité au sein de ce courant, précisément en réfléchissant
sur des thèmes que l’on retrouvera quarante ans plus tard
au cœur de la problématique écologiste.

En outre, leur simple existence montre
qu’il est pour le moins abusif de réduire, de façon indifférencié,
la mouvance personnaliste des années 30 à une sorte de bouillon
de culture pré ou pro - fasciste.
La suite du parcours d’Ellul est sans
ambiguïté et viendra confirmer ce point, si besoin était.
Rappelons seulement qu’il sera révoqué dès l’été 1940 de
son poste de chargé de cours à l’université de Strasbourg, n’entretiendra
aucun contact avec l’école des cadres d’Urriage et qu’il
s’engagera clairement dans la Résistance.
Mais l’analyse textuelle est à cet égard
plus pertinente. Si l’on examine le contenu idéologique des
textes et conférences du « groupe de Bordeaux »,
on peut y lire explicitement une inspiration libertaire,
humaniste et (post) chrétienne aux antipodes du nazisme bien
sûr, mais également de l’idéologie pétainiste.
« Le christianisme n’est pas une
révolution mais la source de toute révolution » affirme
Alexandre Marc dans Esprit, en mars 1933. Jacques
Ellul partage à l’évidence le point de vue du fondateur de l’Ordre
nouveau qui deviendra par la suite un militant actif
de la cause fédéraliste. C’est du moins à cette époque, qu’en
compagnie de Bernard Charbonneau, il monte à Paris pour rencontrer
Emmanuel Mounier. En mars 1933, la revue a six mois seulement
et ne compte pas plus de 600 abonnés.
Ces jeunes bourgeois en révolte contre le désordre établi ne
sont donc pas légion et Jean-Louis Loubet del Bayle a
raison de les décrire comme des « minoritaires à l’intérieur
d’une société vieillie ».

Pour leur part, les deux bordelais peuvent être
considérés comme deux marginaux au sein de ce mouvement minoritaire.
Quel est le contexte de cet engagement
personnaliste ? Une société traumatisée par la guerre
et la dépression économique ( la « crise de 29 » atteindra
la France seulement en 1932 mais elle s’installera durablement
jusqu'à la seconde guerre mondiale), un mouvement ouvrier
divisé par la révolution d’Octobre, une communauté chrétienne éclatée
au plan idéologico - politique et ralliée encore partiellement à la
République, un environnement international menaçant où les
démocraties libérales semblent dépassées par la montée des
régimes autoritaires.
« Nous sommes dans une époque de
transition, de destruction et de création » résume Henri
Lefebvre dans la NRF en décembre 1932. Ellul et Charbonneau
sont donc « conscients de vivre une époque sans précédent » et
s’inscrivent parfaitement dans cette génération du refus dont
ils sont à la fois les témoins et les acteurs.
Ces Années tournantes ont également été précédées
de la résurgence des ligues nationalistes et des partis d’extrême
droite - notamment à travers les Jeunesses patriotes,
qui inquiétaient déjà Ellul au lycée. L’antisémitisme bat
son plein et l’antiparlementarisme atteint des sommets lors
du scandale Oustric et surtout lors de l’affaire Stavisky.
Les voix sont de plus en plus nombreuses à dénoncer les incapables
et les voleurs du Palais-Bourbon.

Les émeutes du 6 février 1934 renforcent
les sentiments antifascistes d’Ellul et son ancrage à gauche.
Son allergie aux mouvements nationalistes, hégémoniques à Bordeaux
comme dans la plupart des facultés de droit, est constante et
s’explique peut-être par ses origines familiales cosmopolites.
Ni individualistes, ni collectivistes,
ne se reconnaissant ni dans la figure de l’individu des
libéraux ni dans celle du « soldat politique » des
totalitaires ; à la recherche d’un mouvement anticapitaliste,
antifasciste mais non communiste, les deux Bordelais trouvent
dans le personnalisme une doctrine répondant globalement à leurs
aspirations, d’autant plus qu’elle s’élabore sous leurs yeux
et qu’ils entendent bien y apporter leur contribution.
Au début de l’année 1934, le groupe de
discussion fondé à l’origine par Charbonneau prend officiellement
le label « Groupe de Bordeaux des amis d’Esprit ».
A travers les chroniques publiées par Esprit,
et les bulletins internes des personnalistes bordelais ,
on peut tenter de cerner ce qui, dans la pratique et dans
le discours, pourrait passer aujourd’hui pour signe précurseur
de l’écologie politique, telle que nous en avions fixé les
contours au préalable.

Au mois de juin, la revue de Mounier publie
dans sa « Chronique des amis d’Esprit » un
premier compte rendu d’activités, rédigé en style télégraphique
mais fort instructif néanmoins.
On y apprend que le groupe de Bordeaux a longuement travaillé sur
le problème fédéral, dans l’esprit suivant : « Maintenir
l’homme en contact avec ses voisins, avec une terre dont
la vie concrète est la seule créatrice, sans pour cela oublier
l’existence de réalités supérieures communes, qui
doivent être le principe même du respect de toute diversité,
et également la nécessité de maintenir entre ces foyers
de vie autonome des échanges suffisants pour les alimenter. »
Le groupe de Bordeaux suggère aux autres
membres d’Esprit d’organiser des rencontres régionales,
pendant les vacances, « au hasard de la vie quotidienne ».
La chronique du mois de décembre 1934
signale que « le groupe de Bordeaux » a adressé à la
rédaction parisienne ses travaux de l’année portant sur le fédéralisme et
le droit nouveau. On y découvre par ailleurs que les Bordelais
proposent aux autres groupes de s’associer pour acheter une
presse d’imprimerie et qu’ils recommandent aux militants
d’une même région de se rencontrer en faisant du camping
au lieu des congrès habituels.
Ellul et Charbonneau organisent des camps
d’études en montagne et insistent, au cours de numéros suivants,
sur la nécessité d’instaurer des rencontres régionales et
des « liaisons horizontales » entre les
groupes. A travers cette revendication d’apparence anodine
transparaît pourtant leur défiance envers toute forme de
centralisme parisien et leur souci d’incarner un véritable mouvement au
lieu d’une simple revue intellectuelle.
Jacques Ellul inaugure le premier numéro
du « Journal du groupe de Bordeaux des amis d’’Esprit’’ » par
le texte d’une conférence intitulée « Le personnalisme,
révolution immédiate ».

Il y affirme son refus de choisir entre
le Front populaire et le Front national, « car ni l’un
ni l’autre ne peut changer grand chose ». Il ajoute
que « ce n’est ni à droite, ni à gauche, que
l’on retrouvera l’essentiel » et que « ce n’est
pas en changeant un régime que l’on peut changer la vie ».
Pour faire une révolution authentique, il faut d’abord « commencer
par changer la vie des gens », et cette révolution « immédiate » doit « commencer à l’intérieur
de chaque individu ».
« Le christianisme s’attaque à l’avarice,
poursuit Ellul, mais nous, nous attaquons une forme actuelle
de cette avarice : le capital. » Il cite
ensuite Emmanuel Lévy : « Il faut que chacun compte
- qu’on compte sur, pour, avec - qu’on puisse aimer son prochain
comme soi-même parce que le moi ne sera plus haïssable ».
Il en appelle au respect de toute la « valeur humaine » et
en donne comme exemple de condition : « un
habitat sain ».
Ellul comme Lévy plaide pour une « société associée »,
fondée sur l’homme et non sur le profit. A défaut de « Grand
soir », il est possible, selon lui, de créer au sein
de la société globale des petits « groupes de personnes » vivant
cette révolution authentique.
Groupes composés d’individus doués de
jugement personnel, échappant aux moules de la propagande
qui transforme la « communauté » en foule, des êtres
capables d’une « vie autonome, d’une recherche personnelle,
d’une action basée sur des raisons obtenues par soi-même
d’une fondation de principes particuliers ; et le tout
fait, non avec un a priori d’individualisme ou de particularisme,
mais avec une simple bonne foi clairvoyante. Or, actuellement,
il ne peut plus être question de telles personnes. »
Les deux bordelais n’en pensent pas moins
que « c’est lorsque la révolution est impossible qu’elle
devient nécessaire. »

Pour accomplir cette révolution nécessaire , selon
eux, il ne suffit pas de partager les mêmes idées, il faut être
capable de les vivre en commun, au quotidien, et si possible
au contact de la nature.
Ellul et Charbonneau, qui prônent toujours
un réalisme « à ras de terre », insistent sur la
nécessité de constituer, au niveau local ,
des petits groupes autogérés et fédérés entre
eux. Fonctionnant comme des contre - sociétés,
ces groupes exemplaires - incarnation concrète de l’ordre à construire
- n’auraient pas pour but de renverser le régime mais de
témoigner, ici et maintenant, de la révolution immédiate.
De proche en proche, par un phénomène
de contagion, ce réseau parti de la base pourrait
s’étendre au-delà même des frontières nationales vouées elles
aussi à disparaître.
Cette conception de la révolution anime
le texte essentiel cosigné par Jacques Ellul et Bernard Charbonneau : « Directives
pour un manifeste personnaliste ».
Ce document en 83 points est divisé en
deux parties : un diagnostic intitulé : « Origine
de notre révolte », suivi d’un projet : « Direction
pour la construction d’une société personnaliste ».
Ce manifeste affirme explicitement - et
en ces termes - la thèse qui fera connaître Ellul vingt
ans plus tard,
celle de l’impuissance de la politique face à la suprématie
technicienne qui affecte de la même manière les régimes capitalistes,
fascistes et communistes.
La société moderne est caractérisée par
ses « fatalités » et son « gigantisme ».
Fatalité de la guerre (la technique banalise la mort), du
fascisme (fruit du mariage du libéralisme et de la technique),
du déséquilibre entre les divers ordres de production. (en
raison du progrès technique et de l’urbanisation).

« Gigantisme », c’est à dire
concentration de la production, du capital, de l’Etat et
de la population. Dans la ville moderne, les exigences initiales
de la nature sont remplacées par des contraintes (in -) humaines
encore plus pesantes. « Lorsque
l’homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde,
il se dépossède de toute mesure. »
A l’origine de ce gigantisme, de ce mouvement
de concentration, l’on retrouve le facteur technicien. Dès
cette époque, Ellul pense la Technique comme « un procédé général » et
non pas comme un simple moyen industriel illustré par le
recours à la mécanisation. Déjà le concept ellulien de la
technique dépasse la simple critique du machinisme même
s’il ne repose pas encore sur une définition rigoureuse.
Le progrès technique engendre également
un phénomène de prolétarisation généralisée, qui dépasse
la seule dimension économique analysée par Marx, et concerne tous les
hommes ainsi que tous les aspects de leur vie
Seule une « révolution » peut
donc mettre un terme à cette dégradation, car toute tentative
réformiste n’aboutirait qu’au renforcement des structures
aliénantes. Révolution tournée contre la grande usine,
la grande ville, l'état totalitaire, l’agence Havas (la
publicité étant créatrice de besoins factices), le profit,
les industries d’armement, la nation...

Après une critique des partis traditionnels,
Ellul en appelle à une « révolution de civilisation » qui
passe par l’établissement d’une « société personnaliste » à l’intérieur
de la société globale.
Dans l’attente de l’autodestruction de
la société actuelle, cette contre - société préparera les
cadres de demain. Ses membres, qui devront limiter au maximum
leur participation à la société technicienne, seront guidés
par une mentalité neuve inspirant un autre style de vie.
Ce style de vie, véritable incarnation de la doctrine, sera
le seul signe extérieur de cet engagement vécu.
Des communautés électives devront remplacer
les grandes concentrations urbaines. Au sein de ces petits
groupes volontaires, l’individu pourra se sentir enraciné quelque
part, et dans cette « cité à hauteur d’homme »,
une politique authentique, fondée sur une communication directe
entre gouvernants et gouvernés, sera menée dans la transparence.
Seul le fédéralisme permettra de lutter contre le « gigantisme » et « l’universalisme ».
Les « grands pays » seront divisés
en « régions autonomes » disposant de tous les
attributs de la souveraineté, au détriment d’un Etat central
réduit à de simples fonctions de conseil ou d’arbitrage.
L’organisation fédérale permettra à la fois une plus grande
participation des citoyens au niveau interne, et en réduisant
la puissance des Etats, elle diminuera les risques de conflits
armés.
Par ailleurs, « le principe du Fédéralisme
est le seul qui permette de restreindre l’importance des
crises économiques » en contrôlant la technique.
Les directives 60 à 63 du manifeste sont
essentielles car elles permettent de repérer les premiers
jalons de l’analyses ellulienne du phénomène technicien et
de tester leur dimension prophétique. Loin d’être le technophobe
ennemi systématique du progrès caricaturé par certains,
Jacques Ellul a toujours affirmé qu’il n’était pas opposé à la
Technique , en soi, mais à son autonomie. Ce texte de jeunesse
permet de vérifier que tel était son point de vue dès l’origine.

Le manifeste préconise en effet une « réorientation de
la technique » au profit de certaines
branches, pour les travaux pénibles et indifférenciés
qui devront être effectués dans le « secteur collectif »,
sous forme de « service civil ».
Autrement dit, dans des secteurs où généralement la technique
n’est pas rentable d’un point de vue capitaliste.
En outre, cette réorientation de la technique
permettrait « la réduction du temps de travail
de l’ouvrier ».
Si le thème de la réduction de la durée
du travail figure désormais dans le programme de tous les
partis écologistes, il appartient plus généralement à l’univers
idéologique de la gauche. Plus significative est, dans une
perspective écologiste, l’attitude à l’égard de la production
et de la croissance.
La directive 61 prévoit un contrôle de
la technique destiné à entraver certaines productions dont « l’accroissement
serait inutile au point de vue humain ».
« La technique n’est pas une fin
en soi. (...) toute surproduction n’est pas utile à l’homme. » On
trouve donc dans ce texte du milieu des années 30 l’idée
selon laquelle la croissance économique n’est pas synonyme
de développement humain. Idée reprise dans le dernier paragraphe de
conclusion intitulé : « Une cité ascétique pour
que l’homme vive... »
Alors que la directive 66 prévoyait d’assurer « à tous
les individus » de la nation un « minimum vital
gratuit », la directive 82 évoque un « minimum
de vie équilibré », à la fois matériel et spirituel. « Fût
- ce un minimum de vie pour tous, mais que ce minimum
de vie soit équilibré. » On peut donc pointer ici deux éléments
classiques de la thématique écologiste : la défense
de la qualité de la vie et le principe de solidarité sociale.
« L’homme crève d’un désir exalté de
jouissance matérielle, et pour certains de ne pas avoir cette
jouissance. » Comment ne pas songer ici à ce que l’on
désignera plus tard sous le nom de société de consommation et
de société duale ?

Que ce manifeste ait été rédigé en 1935
ou en 1937, peu importe en l’occurrence, dans les deux cas,
la France n’est pas encore sortie de la crise mondiale où elle
est entrée au début de l’année 1932.
Les personnalistes gascons font donc le
procès du productivisme alors qu’en 1938 la production
industrielle est encore inférieure de 17% à celle de 1928.
Ils critiquent la croissance alors que de 1935 à 1939
le nombre de chômeurs secourus officiellement n’est jamais
descendu au-dessous de la barre des 350.000.
Ce souci de limitation volontaire de la
croissance anticipe donc de trente cinq ans au minimum le
fameux rapport Meadows.
On touche ici à la spécificité des thèses
ellulo-charbonistes au sein d’un mouvement personnaliste
qui, dans son ensemble, adhère au mythe d’une technique machiniste
créatrice de loisirs et d’abondance généralisée.
Ce projet de « cité ascétique »,
centré sur le qualitatif, préfigure les thèses de l’écologie
politique et radicale des années 70 (Illich, Castoriadis,
Schumacher, Gorz, Dumont) axées autour du principe « d’austérité volontaire ».

« Ramener l’économie à hauteur
d’homme » préconisait Jacques Ellul dès le milieu
des années 30. « Il s’agit non pas de pousser à la consommation,
mais de la restreindre » écrira-t-il en pleine
période de pénurie (1946-1947) après avoir affirmé, à contre-courant
du discours productiviste dominant en ces temps de Reconstruction,
qu’il fallait se débarrasser de la mystique du travail. « Consommer moins
pour vivre mieux » diront en substance ses héritiers.
« Les hommes devaient se libérer
de l’emprise économique et culturelle de l’Etat et du marché,
se défaire du besoin fabriqué (...). Ils devaient,
au sein de structures conviviales, en mettant en œuvre
des techniques à échelle humaine (...) retrouver la
faculté de décider, ensemble et de manière autonome (...)
les modes de satisfaction et le sens de leurs besoins, et
recouvrer en même temps les moyens politiques de préserver
leur choix. »
« Faire le choix de l’austérité volontaire,
expliquent les auteurs de L’équivoque écologique, c’était engager
un double processus, de rupture avec la civilisation industrielle
et de construction de la société écologique future ».
Dans la perspective ellulienne, le choix de la cité ascétique
signifiait rompre avec la société technicienne et construire
la société personnaliste de demain.
Pour conclure, et sans recenser l’intégralité des
points de convergence entre le Ellul des années 30 et les
principaux paradigmes de l’écologisme, l’on se contentera
d’en rappeler deux :
n la critique de la consommation et de la publicité qui « crée
un faux idéal de vie chez les gens » (« En proposant
de nouveaux objets, en nous avertissant par la publicité qu’il
faudra les jeter avant de les avoir pleinement utilisé, on
nous prive de la satisfaction qu’ils entraînent (...) malgré son
abondance relative, notre société est une société frustrée. »)
n la critique du gigantisme. Les auteurs de L’équivoque écologique ont
trouvé chez Théodore Roszak une
actualisation d’un thème déjà formulé par Jean Dorst en
1965 : le gigantisme des choses, c’est à dire des
villes, des industries, des finances et des institutions,
menacerait pareillement l’homme et la planète. Ellul ne disait
pas autre chose, trente ans plus tôt !

Il n’est donc pas abusif de parler de congruence ou d’affinités électives
entre l’œuvre de Jacques Ellul et l’écologie politique.
+ Patrick TROUDE-CHASTENET est Professeur de science
politique à l’Université de Poitiers et à Sciences Po Bordeaux,
président de l’Association Internationale Jacques Ellul,
directeur des Cahiers Jacques-Ellul et membre du comité de
rédaction de The Ellul Forum. Il a publié notamment : Lire
Ellul. Introduction à l’œuvre socio-politique
de Jacques Ellul, PUB, 1992 ; Sur Jacques
Ellul, L’esprit du temps/Puf ; Entretiens
avec Jacques Ellul, La Table Ronde, 1994, Jacques
Ellul on Religion, Technology, and Politics, Atlanta,
Scholars Press, 1998.
Ce texte a été publié sous
le titre de " Jacques Ellul : précurseur de l'écologie
politique ?", Ecologie et Politique, N°22, Printemps
1998, p.105-119.