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L’écologiste

par Patrick Troude-Chastenet (1998)

 "Ecologie et Politique", N°22, Printemps 1998

Ce n’est pas sans raison que l’on a pu souligner le caractère polymorphe de l’écologie politique et la dimension syncrétique de son idéologie. Il est en effet difficile de la circonscrire tout en respectant sa diversité et la définition universelle, conciliant précision et pertinence, attend toujours son découvreur. Néanmoins, il est pourtant nécessaire de commencer par recenser quelques idées forces, certains invariants du discours écologiste, si l’on veut en chercher la trace dans l’œuvre de tel ou tel auteur, en l’occurrence ici de Jacques Ellul.

 

On peut donc citer parmi les principales composantes de l’écologisme et sans souci de les hiérarchiser : la critique de l’Etat et de la bureaucratie technicienne ; une préférence pour la démocratie directe ou du moins pour la démocratie participative allant de pair avec la défense de l’échelon local ou régional face au centralisme jacobin ; la volonté de substituer à l’Etat-Nation un cadre fédéral, l’internationalisme, la défense des concepts d’autogestion et d’autonomie au plan économique et politique ; une critique des partis traditionnels allant jusqu’au refus du clivage central (le « ni droite ni gauche » d’Antoine Waechter) ; une critique du productivisme, de la société industrielle, de l’organisation capitaliste du travail et plus généralement une critique de la primauté de la logique économique dans les sociétés modernes ; une critique du « progrès » à partir de l’idée selon laquelle l’expansion de la science et de la technique ne signifie pas automatiquement progrès de la Raison et progrès de l’homme ; une critique de la consommation pouvant aller jusqu'à l’éloge de la frugalité et d’un certain ascétisme, et enfin, bien sûr, une défense de l’environnement passant par un souci de protection/conservation de la Nature...

 

 

 

 

Cette liste n’est pas exhaustive, mais déjà pour l’essentiel on constate que l’on peut pointer ces thèmes dans l’œuvre de Jacques Ellul. Si l’on veut tester la dimension prophétique de ses thèses, se pose alors la question de savoir à partir de quelle date ? Mériter l’épithète de précurseur - littéralement « celui qui annonce et prépare la venue de » - suppose pour le moins une antériorité aux années soixante-dix, marquées entre autres signes par la création des Amis de la Terre (1971), la publication du rapport Meadows commandé par le Club de Rome au M.I.T. (1972), la candidature de René Dumont à l’élection présidentielle (1974). Or cette antériorité existe, dans la pensée et dans l’action. La prise de conscience « écologiste » de Jacques Ellul est antérieure à son engagement militant au sein du Comité de Défense de la Côte Aquitaine, - présidé par son ami Bernard Charbonneau de 1973 à 1977 et par lui-même de 1977 à 1979 - destiné à contrer l’action de la M.I.A.C.A. et de son président Emile Biasini. Elle précède également son « Plaidoyer contre ‘la défense de l’environnement’ » publié en 1972 par l’hebdomadaire La France Catholique . Cette prise de conscience est antérieure même à la publication (1954) et à la rédaction (1948 à 1950) de son œuvre maîtresse : La Technique ou l’enjeu du siècle.

 

 

 

En effet, si l’on se réfère aux textes publiés par Ellul et Charbonneau dans les années trente, on est frappé de constater qu’ils contiennent l’essentiel de leurs thèses à venir. Si de nombreux auteurs ont clairement établi la filiation rattachant l’écologisme au personnalisme, l’originalité de l’apport ellulo-charbonniste au sein de la nébuleuse non-conformiste n’a pas encore été suffisamment soulignée. L’approche biographique permet, selon nous, d’éclairer les traits les plus spécifiques d’un personnalisme gascon faisant déjà de la critique de la science et de la technique le cœur de sa doctrine. On peut également y déceler la présence d’un certain nombre d’autres thèmes que l’on retrouvera, une trentaine d’années plus tard, lors des événements de Mai 68 et au sein de la mouvance écologiste.

 

 

 

La valeur centrale commune unissant Ellul et Charbonneau n’est pas la défense de la Nature - en tant que telle - mais celle de la Liberté. « Rien de ce que j’ai fait, vécu, pensé ne se comprend si on ne le réfère pas à la liberté » affirmait le premier[1]. « Ma passion, ma raison, ce qui donnait un sens à ma vie, c’était la recherche à la fois douloureuse et joyeuse de la liberté » confirmera le second.[2]. Conception chrétienne et barthienne de la liberté chez Ellul, agnostique et personnelle chez Charbonneau, mais dans les deux cas, cette liberté est tout le contraire d’une idée abstraite définie en termes philosophiques. Formé à la rude école des éclaireurs unionistes, Bernard Charbonneau persuade Jacques Ellul que le meilleur moyen d’éprouver concrètement le sentiment de liberté est de se confronter directement à la nature. Les deux amis quitteront donc leur ville de Bordeaux pour des randonnées en montagne, si possible en plein hiver, « pour que la rencontre soit plus vivante ». A partir du tout début des années trente, ils organiseront ainsi plusieurs expéditions en Galice, dans les Pyrénées ou les Landes...

 

Subsiste aujourd’hui encore une imprécision sur les conditions exactes de leur première rencontre. Selon Charbonneau, il aurait fait connaissance de Jacques Ellul au sein de la fédération des étudiants protestants, après 1929. Selon Ellul, ils se connaissaient de loin déjà au lycée et ils ont commencé à se fréquenter à la faculté lors de l’année universitaire 1928-1929. Quoiqu’il en soit, ils n’ont pas encore vingt ans qu’ils essaient de se convertir mutuellement, à ce qu’ils considèrent comme le point essentiel. L’existence de Dieu pour l’un, la « Grande Mue » pour l’autre, c’est à dire le changement radical de la condition humaine provoquée par la montée des sciences et des techniques.

 

 

Si la croyance est de même intensité, elle n’est pas de même nature et n’a pas emprunté les mêmes voies. A l’origine de la foi du premier l’on retrouve une expérience mystique, une révélation au sens strict, alors que la prise de conscience du second provient du constat très prosaïque de l’augmentation de la circulation automobile dans sa rue. Non pas résultat d’une quête philosophique mais bien d’une découverte empirique et personnelle : la « bagnole » menace ma liberté dans ma ville et dans ma propre rue. A la même époque, Jacques Ellul, observant un autobus bondé de passagers à la suite d’un camion transportant des vaches, s’avoue frappé par la ressemblance d’odeur et d’intelligence se dégageant des deux véhicules[3]. Il est âgé de 21 ans et se fixe un plan de travail en trois parties : critique de la morale, critique du progrès et critique du Nombre.

 

 

 

Les camps d’étudiants dans la nature constituent le prolongement du petit groupe de discussion fondé par Bernard Charbonneau réunissant notamment le mathématicien Claude Chevalley - ami d’Arnaud Dandieu, le principal théoricien de la revue personnaliste l’Ordre nouveau - Marcel Boiteux qui deviendra plus tard directeur d’EDF, ou encore Alfred Kastler, futur prix Nobel de physique. Les deux girondins se défendent d’avoir voulu imiter en quoi que ce soit les jeunes Allemands des Wandervögel et des mouvements de la Jugendbewegung même s’ils partageaient avec eux le goût de la nature et la critique de l’ordre bourgeois. En outre, il faut signaler que leur discours diffère complètement de l’idéologie völkisch de nombreux essayistes allemands de l’entre deux guerres. Il ne contient aucune trace d’idéalisation du monde paysan, d’apologie de l’enracinement, d’absolutisation de la nature, et encore moins d’irrationalisme et d’anti - intellectualisme.

 

En matière de filiations intellectuelles, Jacques Ellul s’inspire dès le début des années 30 de trois auteurs qui continueront par la suite à guider sa pensée : Karl Marx, Sören Kierkegaard et Karl Barth.

 

Il découvre le premier en seconde année de Faculté par le truchement d’un cours d’économie politique. Il trouve dans sa critique du capitalisme une explication au chômage de son père, fondé de pouvoir d’une importante maison de négoce. Ses parents étant tous deux issus de grandes familles totalement ruinées, il doit très tôt donner des leçons particulières pour améliorer l’ordinaire. Il devient dès cette époque un grand lecteur de Marx et deviendra d’ailleurs par la suite l’un des premiers à enseigner la philosophie marxiste dans une université française. S’il noue des contacts avec des militants socialistes et communistes bordelais, il ne s’inscrira jamais au PCF contrairement à ce que l’on a pu écrire çà et là[4].

 

Jacques Ellul commence à lire l’œuvre de Kierkegaard à l’âge de dix-huit ans dont il deviendra au fil des ans un grand connaisseur, comme en témoigne sa préface au livre de Nelly Viallaneix[5], l’une des meilleures spécialistes de Kierkegaard . L’existence considérée et vécue comme une tension permanente entre deux pôles irréductibles, le principe de non conformité au monde, la défense de la personne face au Pouvoir, sont quelques - uns des thèmes abordés par le théologien français à la suite du philosophe danois.

 

Enfin, le théologien protestant Karl Barth, (1886-1968) ayant lui aussi une pensée dialectique, l’aidera à concilier sa foi et sa sensibilité libertaire, à penser de concert l’obéissance de l’homme libre à l’égard du Dieu libre, c’est à dire la libre détermination de l’homme dans la libre décision de Dieu.

 

 

 

 

 

 

 

On peut à présent se demander si certains aspects de l’œuvre du jeune Ellul ne peuvent pas être considérés comme les prémices d’une certaine écologie politique ? Une chose est sûre: Ellul et Charbonneau,forment la fraction la plus individualiste, la plus anti-autoritaire, la plus girondine / régionaliste du mouvement personnaliste. Mais surtout la tendance la plus « écologiste ». Loin de constituer des clones provinciaux ou de simples répétiteurs des intellectuels non conformistes de la capitale, nos deux gascons ont affirmé leur originalité au sein de ce courant, précisément en réfléchissant sur des thèmes que l’on retrouvera quarante ans plus tard au cœur de la problématique écologiste. En outre, leur simple existence montre qu’il est pour le moins abusif de réduire, de façon indifférencié, la mouvance personnaliste des années 30 à une sorte de bouillon de culture pré ou pro-fasciste. La suite du parcours d’Ellul est sans ambiguïté et viendra confirmer ce point, si besoin était. Rappelons seulement qu’il sera révoqué dès l’été 1940 de son poste de chargé de cours à l’université de Strasbourg, n’entretiendra aucun contact avec l’école des cadres d’Urriage et qu’il s’engagera clairement dans la Résistance. Mais l’analyse du discours est à cet égard plus pertinente. Si l’on examine le contenu idéologique des textes et conférences du « groupe de Bordeaux », on peut y lire explicitement une inspiration libertaire, humaniste et (post) chrétienne aux antipodes du nazisme bien sûr, mais également de l’idéologie pétainiste.

 

 

« Le christianisme n’est pas une révolution mais la source de toute révolution » affirme Alexandre Marc dans Esprit, en mars 1933. Ellul partage à l’évidence le point de vue du fondateur de l’Ordre nouveau qui deviendra par la suite un militant actif de la cause fédéraliste. C’est du moins à cette époque, qu’en compagnie de Charbonneau, il monte à Paris pour rencontrer Emmanuel Mounier. En mars 1933, la revue a six mois seulement et ne compte pas plus de 600 abonnés. Ces jeunes bourgeois en révolte contre le désordre établi ne sont donc pas légion et Jean-Louis Loubet del Bayle[6] a raison de les décrire comme des « minoritaires à l’intérieur d’une société vieillie ». Pour leur part, les deux bordelais peuvent être considérés comme deux marginaux au sein de ce mouvement minoritaire.

 

 

Quel est le contexte de cet engagement personnaliste ? Une société traumatisée par la guerre et la dépression économique ( la « crise de 29 » atteindra la France seulement en 1932 mais elle s’installera durablement jusqu'à la seconde guerre mondiale), un mouvement ouvrier divisé par la révolution d’Octobre, une communauté chrétienne éclatée au plan idéologico - politique et ralliée encore partiellement à la République, un environnement international menaçant où les démocraties libérales semblent dépassées par la montée des régimes autoritaires. « Nous sommes dans une époque de transition, de destruction et de création » résume Henri Lefebvre dans la NRF en décembre 1932. Ellul et Charbonneau sont donc « conscients de vivre une époque sans précédent » et s’inscrivent parfaitement dans cette génération du refus dont ils sont à la fois les témoins et les acteurs.

 

 

 

 

Ces Années tournantesont également été précédées de la résurgence des ligues nationalistes et des partis d’extrême droite - notamment à travers les Jeunesses patriotes, qui inquiétaient déjà Ellul au lycée. L’antisémitisme bat son plein et l’antiparlementarisme atteint des sommets lors du scandale Oustric et surtout lors de l’affaire Stavisky. Les voix sont de plus en plus nombreuses à dénoncer les incapables et les voleurs du Palais-Bourbon. Les émeutes du 6 février 1934 renforcent les sentiments antifascistes d’Ellul et son ancrage à gauche. Son allergie aux mouvements nationalistes, hégémoniques à Bordeaux comme dans la plupart des facultés de droit, est constante et s’explique peut-être par ses origines familiales cosmopolites. Ni individualistes, ni collectivistes, ne se reconnaissant ni dans la figure de l’individu des libéraux ni dans celle du « soldat politique » des totalitaires ; à la recherche d’un mouvement anticapitaliste, antifasciste mais non communiste, les deux Bordelais trouvent dans le personnalisme une doctrine répondant globalement à leurs aspirations, d’autant plus qu’elle s’élabore sous leurs yeux et qu’ils entendent bien y apporter leur contribution. Au début de l’année 1934, le groupe de discussion fondé à l’origine par Charbonneau prend officiellement le label « Groupe de Bordeaux des amis d’Esprit ».

 

 

A travers les chroniques publiées par Esprit, et les bulletins internes des personnalistes bordelais[8] , on peut tenter de cerner ce qui, dans la pratique et dans le discours, pourrait passer aujourd’hui pour signe précurseur de l’écologie politique, telle que nous en avions fixé les contours au préalable. Au mois de juin, la revue de Mounier publie dans sa « Chronique des amis d’Esprit » un premier compte rendu d’activités, rédigé en style télégraphique mais fort instructif néanmoins[9]. On y apprend que le groupe de Bordeaux a longuement travaillé sur le problème fédéral, dans l’esprit suivant : « Maintenir l’homme en contact avec ses voisins, avec une terre dont la vie concrète est la seule créatrice, sans pour cela oublier l’existence de réalités supérieures communes, qui doivent être le principe même du respect de toute diversité, et également la nécessité de maintenir entre ces foyers de vie autonome des échanges suffisants pour les alimenter. »

 

 

 

Le groupe de Bordeaux suggère aux autres membres d’Esprit d’organiser des rencontres régionales, pendant les vacances, «  au hasard de la vie quotidienne ». La chronique du mois de décembre 1934 signale que « le groupe de Bordeaux » a adressé à la rédaction parisienne ses travaux de l’année portant sur le fédéralisme et le droit nouveau. On y découvre par ailleurs que les Bordelais proposent aux autres groupes de s’associer pour acheter une presse d’imprimerie et qu’ils recommandent aux militants d’une même région de se rencontrer en faisant du camping au lieu des congrès habituels. Ellul et Charbonneau organisent des camps d’études en montagne et insistent, au cours de numéros suivants, sur la nécessité d’instaurer des rencontres régionales et des « liaisons horizontales » entre les groupes. A travers cette revendication d’apparence anodine transparaît pourtant leur défiance envers toute forme de centralisme parisien et leur souci d’incarner un véritable mouvement au lieu d’une simple revue intellectuelle.

 

 

 

Jacques Ellul inaugure le premier numéro du « Journal du groupe de Bordeaux des amis d’’Esprit’’ » par le texte d’une conférence intitulée « Le personnalisme, révolution immédiate ». Il y affirme son refus de choisir entre le Front populaire et le Front national, « car ni l’un ni l’autre ne peut changer grand chose ». Il ajoute que « ce n’est ni à droite, ni à gauche,[10] que l’on retrouvera l’essentiel » et que « ce n’est pas en changeant un régime que l’on peut changer la vie ». Pour faire une révolution authentique, il faut d’abord « commencer par changer la vie des gens », et cette révolution « immédiate » doit « commencer à l’intérieur de chaque individu ». « Le christianisme s’attaque à l’avarice, poursuit Ellul, mais nous, nous attaquons une forme actuelle de cette avarice : le capital. » Il cite ensuite Emmanuel Lévy : « Il faut que chacun compte - qu’on compte sur, pour, avec - qu’on puisse aimer son prochain comme soi-même parce que le moi ne sera plus haïssable ». Il en appelle au respect de toute la « valeur humaine » et en donne comme exemple de condition : « un habitat sain ».

 

 

Ellul comme Lévy plaide pour une « société associée », fondée sur l’homme et non sur le profit. A défaut de « Grand soir », il est possible, selon lui, de créer au sein de la société globale des petits « groupes de personnes » vivant cette révolution authentique. Groupes composés d’individus doués de jugement personnel, échappant aux moules de la propagande qui transforme la « communauté » en foule, des êtres capables d’une « vie autonome, d’une recherche personnelle, d’une action basée sur des raisons obtenues par soi-même d’une fondation de principes particuliers ; et le tout fait, non avec un a priori d’individualisme ou de particularisme, mais avec une simple bonne foi clairvoyante. Or, actuellement, il ne peut plus être question de telles personnes. »

 

 

 

 

 

 

Les deux bordelais n’en pensent pas moins que « c’est lorsque la révolution est impossible qu’elle devient nécessaire. » Pour accomplir cette révolution nécessaire , selon eux, il ne suffit pas de partager les mêmes idées, il faut être capable de les vivre en commun, au quotidien, et si possible au contact de la nature. Ellul et Charbonneau, qui prônent toujours un réalisme « à ras de terre », insistent sur la nécessité de constituer, au niveau local , des petits groupes autogérés et fédérés entre eux. Fonctionnant comme des contre - sociétés, ces groupes exemplaires - incarnation concrète de l’ordre à construire - n’auraient pas pour but de renverser le régime mais de témoigner, ici et maintenant, de la révolution immédiate. De proche en proche, par un phénomène de contagion, ce réseau parti de la base pourrait s’étendre au-delà même des frontières nationales vouées elles aussi à disparaître. Cette conception de la révolution anime le texte essentiel cosigné par Ellul et Charbonneau : « Directives pour un manifeste personnaliste ». Ce document en 83 points est divisé en deux parties : un diagnostic intitulé : « Origine de notre révolte », suivi d’un projet : « Direction pour la construction d’une société personnaliste ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce manifeste affirme explicitement - et en ces termes - la thèse qui fera connaître Ellul vingt ans plus tard, celle de l’impuissance de la politique face à la suprématie technicienne qui affecte de la même manière les régimes capitalistes, fascistes et communistes. La société moderne est caractérisée par ses « fatalités » et son « gigantisme ». Fatalité de la guerre (la technique banalise la mort), du fascisme (fruit du mariage du libéralisme et de la technique), du déséquilibre entre les divers ordres de production. (en raison du progrès technique et de l’urbanisation). « Gigantisme », c’est à dire concentration de la production, du capital, de l’Etat et de la population. Dans la ville moderne, les exigences initiales de la nature sont remplacées par des contraintes (in -) humaines encore plus pesantes.  « Lorsque l’homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde, il se dépossède de toute mesure. » A l’origine de ce gigantisme, de ce mouvement de concentration, l’on retrouve le facteur technicien. Dès cette époque, Ellul pense la Technique comme « un procédé général » et non pas comme un simple moyen industriel illustré par le recours à la mécanisation. Déjà le concept ellulien de la technique dépasse la simple critique du machinisme même s’il ne repose pas encore sur une définition rigoureuse. Le progrès technique engendre également un phénomène de prolétarisation généralisée, qui dépasse la seule dimension économique analysée par Marx, et concerne tous les hommes ainsi que tous les aspects de leur vie. Seule une « révolution » peut donc mettre un terme à cette dégradation, car toute tentative réformiste n’aboutirait qu’au renforcement des structures aliénantes. Révolution tournée contre la grande usine, la grande ville, l'état totalitaire, l’agence Havas (la publicité étant créatrice de besoins factices), le profit, les industries d’armement, la nation... Après une critique des partis traditionnels, Ellul en appelle à une « révolution de civilisation » qui passe par l’établissement d’une « société personnaliste » à l’intérieur de la société globale. Dans l’attente de l’autodestruction de la société actuelle, cette contre - société préparera les cadres de demain. Ses membres, qui devront limiter au maximum leur participation à la société technicienne, seront guidés par une mentalité neuve inspirant un autre style de vie. Ce style de vie, véritable incarnation de la doctrine, sera le seul signe extérieur de cet engagement vécu. Des communautés électives devront remplacer les grandes concentrations urbaines. Au sein de ces petits groupes volontaires, l’individu pourra se sentir enraciné quelque part, et dans cette « cité à hauteur d’homme », une politique authentique, fondée sur une communication directe entre gouvernants et gouvernés, sera menée dans la transparence. Seul le fédéralisme permettra de lutter contre le « gigantisme » et « l’universalisme ». Les « grands pays » seront divisés en « régions autonomes » disposant de tous les attributs de la souveraineté, au détriment d’un Etat central réduit à de simples fonctions de conseil ou d’arbitrage. L’organisation fédérale permettra à la fois une plus grande participation des citoyens au niveau interne, et en réduisant la puissance des Etats, elle diminuera les risques de conflits armés. Par ailleurs, « le principe du fédéralisme est le seul qui permette de restreindre l’importance des crises économiques » en contrôlant la technique.

 

 

 

 

Les directives 60 à 63 du manifeste sont essentielles car elles permettent de repérer les premiers jalons de l’analyse ellulienne du phénomène technicien et de tester leur dimension prophétique. Loin d’être le technophobe ennemi systématique du progrès caricaturé par certains, Jacques Ellul a toujours affirmé qu’il n’était pas opposé à la Technique, en soi, mais à son autonomie. Ce texte de jeunesse permet de vérifier que tel était son point de vue dès l’origine. Le manifeste préconise en effet une « réorientation de la technique » au profit de certaines branches, pour les travaux pénibles et indifférenciés qui devront être effectués dans le « secteur collectif », sous forme de « service civil ». Autrement dit, dans des secteurs où généralement la technique n’est pas rentable d’un point de vue capitaliste. En outre, cette réorientation de la technique permettrait « la réduction du temps de travail de l’ouvrier ». Si le thème de la réduction de la durée du travail figure désormais dans le programme de tous les partis écologistes, il appartient plus généralement à l’univers idéologique de la gauche. Plus significative est, dans une perspective écologiste, l’attitude à l’égard de la production et de la croissance.

 

 

 

 

La directive 61 prévoit un contrôle de la technique destiné à entraver certaines productions dont « l’accroissement serait inutile au point de vue humain ». « La technique n’est pas une fin en soi. (...) toute surproduction n’est pas utile à l’homme. » On trouve donc dans ce texte du milieu des années 30 l’idée selon laquelle la croissance économique n’est pas synonyme de développement humain. Idée reprise dans le dernier paragraphe de conclusion intitulé : « Une cité ascétique pour que l’homme vive... ». Alors que la directive 66 prévoyait d’assurer « à tous les individus » de la nation un « minimum vital gratuit », la directive 82 évoque un « minimum de vie équilibré », à la fois matériel et spirituel. « Fût-ce un minimum de vie pour tous, mais que ce minimum de vie soit équilibré. » On peut donc pointer ici deux éléments classiques de la thématique écologiste : la défense de la qualité de la vie et le principe de solidarité sociale. « L’homme crève d’un désir exalté de jouissance matérielle, et pour certains de ne pas avoir cette jouissance. » Comment ne pas songer ici à ce que l’on désignera plus tard sous le nom de société de consommation et de société duale ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que ce manifeste ait été rédigé en 1935 ou en 1937, peu importe en l’occurrence, dans les deux cas, la France n’est pas encore sortie de la crise mondiale où elle est entrée au début de l’année 1932. Les personnalistes gascons font donc le procès du productivisme alors qu’en 1938, la production industrielle est encore inférieure de 17% à celle de 1928. Ils critiquent la croissance alors que de 1935 à 1939 le nombre de chômeurs secourus officiellement n’est jamais descendu au-dessous de la barre des 350.000. Ce souci de limitation volontaire de la croissance anticipe donc de trente cinq ans au minimum le fameux rapport Meadows. On touche ici à la spécificité des thèses ellulo-charbonistes au sein d’un mouvement personnaliste qui, dans son ensemble, adhère au mythe d’une technique machiniste créatrice de loisirs et d’abondance généralisée. Ce projet de « cité ascétique », centré sur le qualitatif, préfigure les thèses de l’écologie politique et radicale des années 70 (Illich, Castoriadis, Schumacher, Gorz, Dumont) axées autour du principe « d’austérité volontaire ». « Ramener l’économie à hauteur d’homme » préconisait Jacques Ellul dès le milieu des années 30. « Il s’agit non pas de pousser à la consommation, mais de la restreindre » écrira-t-il en pleine période de pénurie (1946-1947) après avoir affirmé, à contre-courant du discours productiviste dominant en ces temps de Reconstruction, qu’il fallait se débarrasser de la mystique du travail[11]. « Consommer moins pour vivre mieux » diront en substance ses héritiers. « Les hommes devaient se libérer de l’emprise économique et culturelle de l’Etat et du marché, se défaire du besoin fabriqué (...). Ils devaient, au sein de structures conviviales, en mettant en œuvre des techniques à échelle humaine (...) retrouver la faculté de décider, ensemble et de manière autonome (...) les modes de satisfaction et le sens de leurs besoins, et recouvrer en même temps les moyens politiques de préserver leur choix ». « Faire le choix de l’austérité volontaire, expliquent les auteurs de L’équivoque écologique[12], c’était engager un double processus, de rupture avec la civilisation industrielle et de construction de la société écologique future ». Dans la perspective ellulienne, le choix de la cité ascétique signifiait rompre avec la société technicienne et construire la société personnaliste de demain.

 

Pour conclure, et sans recenser l’intégralité des points de convergence entre le Ellul des années 30 et les principaux paradigmes de l’écologisme, l’on se contentera d’en rappeler deux :

 

- la critique de la consommation et de la publicité qui « crée un faux idéal de vie chez les gens » (« En proposant de nouveaux objets, en nous avertissant par la publicité qu’il faudra les jeter avant de les avoir pleinement utilisé, on nous prive de la satisfaction qu’ils entraînent (...) malgré son abondance relative, notre société est une société frustrée[13]. »)

 

- la critique du gigantisme. Les auteurs de L’équivoque écologique[14] ont trouvé chez Théodore Roszak[15] une actualisation d’un thème déjà formulé par Jean Dorst[16] en 1965 : le gigantisme des choses, c’est à dire des villes, des industries, des finances et des institutions, menacerait pareillement l’homme et la planète. Ellul ne disait pas autre chose, trente ans plus tôt !

 

Il n’est donc pas abusif de parler de congruence ou d’affinités électives entre l’œuvre de Jacques Ellul et l’écologie politique.

 

Patrick Troude-Chastenet, "Jacques Ellul, précurseur de l'écologie politique?", Ecologie et Politique, N°22, Printemps 1998, pp.105-129.



[1] J. Ellul, A temps et à contretemps, Enretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Paris, Le Centurion, 1981, p.162.

[2] Entretiens avec l’auteur, 24/7/1993

[3]Notes manuscrites de mars 1933 aimablement communiquées par son fils Jean Ellul.

[4] Notamment dans Le Figaro du 6/8/1992, Le Monde du 20/5/1994 et Réforme du 28/5/1994.

[5] N. Viallaneix, Ecoute, Kierkegaard : Essai sur la communication et la parole, Paris, Cerf, 1979

[6] Les non-conformistes des années 30. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Paris, Seuil, 1969, p.28.

[7] Entretien avec Bernard Charbonneau du 24/7/1993.

[8] A l’exception de deux d’entre eux transmis directement par Jacques Ellul, l’universitaire américaine Joyce Main Hanks m’a aimablement communiqué une copie de ces textes à tirage très limité.

[9] Esprit, 1er juin 1934, n°21, pp. 518-519.

[10] Cette thèse sera développée ultérieurement dans « Le fascisme, fils du libéralisme », Esprit, vol.5, n°53, 1er février 1937, pp.761-797.

[11] L’économie, maîtresse ou servante de l’homme, L. Maire, J. Ellul et al., Pour une économie à la taille de l’homme, Genève, Roulet, 1947, pp.43-58.

[12] Op.cit.p.165.

[13] S. Moscovici in J-P. Ribes, Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ?, Paris, Seuil, 1978, p.67.

[14] op.cit. p.46.

[15] T. Roszack, L’Homme planète, Paris, Stock, 1980.

[16] J. Dorst, Avant que nature meure, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1965.

 

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