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Bernard Charbonneau

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Bernard Charbonneau en 1986
(photo extraite de l'ouvrage "Bernard Charbonneau :
une vie entière à dénoncer l'imposture" sous la
direction de Jacques Prades, Érès, 1997)

« Ce que j’ai écrit, Charbonneau aurait tout aussi bien pu l’écrire
et ce qu’il a écrit aurait très bien pu être de ma main.
Simplement, nous nous sommes réparti la tâche.

Lui a traité la question de l’État, moi celle de la Technique ».

(Jacques Ellul, citation exacte ? source ?)

« Si je voulais absolument me qualifier, je dirais que je suis un homme d’amitié. (…) Pour moi, l’ami compte plus que la vérité. (…) Bernard Charbonneau et Jean Bosc m’ont tous deux extraordinairement influencé. Sans eux, je n’existerais pas, c’est l’évidence. Autrement dit, deux textes écrits – Marx et l’Évangile – et puis deux personnes – Charbonneau et Bosc – ont fait ma personnalité. (…) Je peux dire que, dans le réseau de mes amitiés,

j’ai été comme enserré par ces deux amis qui, sans être le moins du monde des moralistes, avaient la même rigueur dans le domaine de l’éthique. D’un côté, l‘élévation morale de Jean, fondée sur sa foi ; de l’autre, la rigueur intellectuelle de Bernard, son exigence d’être constamment authentique, de ne jamais fausser ce qu’on doit dire ou faire. Et cette exigence se manifestait envers lui-même comme envers ceux qui l’entouraient ».


(
Jacques Ellul, A temps et à contretemps, entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, pages 25-30)

Repères

- Né le 28 novembre 1910 à Bordeaux (Gironde)
- Décédé le 28 avril 1996 à Saint-Palais (Pyrénées Atlantiques)
- Enseignant en histoire-géographie
- Penseur critique de la modernité
- Figure majeure de l’écologie
- Un des premiers intellectuels à remettre en question le développement économique,
fondé sur l’accumulation des biens matériels, l’industrialisation et l’urbanisation.
- Conçoit l’essentiel de son œuvre entre 1940 et 1947 : « Par la force des choses »

 

Présentation

Précurseur de l’écologie politique en France, mais aussi grand ami et principal vis-à-vis intellectuel de Jacques Ellul, Bernard Charbonneau est bien injustement resté dans l’ombre jusqu’à ce jour.

Agrégé d’histoire et de géographie, Bernard Charbonneau enseigne jusqu’à sa retraite dans une petite École Normale à Lescar près de Pau. Avec Jacques Ellul, il adhère au mouvement Esprit en 1934, crée un groupe dans la région Sud-Ouest, et rédige ensemble un texte intitulé Directives pour un manifeste personnaliste, avant de rompre avec Emmanuel Mounier, jugé trop centralisateur et autoritaire. Après la guerre, et jusqu’à la fin des années cinquante, ils organisent tous les deux des camps d’été pour une quinzaine d’étudiants ; mais cet embryon d’« université libre » ne parvient pas à déboucher sur un courant de pensée dissident. Ils se consacreront désormais l’un et l’autre à l’écriture, en se partageant les tâches : les recherches de Charbonneau concerneront l’État et le saccage de la nature, et celles d’Ellul la technique et son impact sur les modes de vie. Leur style est très différent : argumentatif et démonstratif chez Ellul, intuitif et allusif, poétique et aphoristique chez Charbonneau. Mais celui-ci se heurtera pendant très longtemps à un « silence glacé » de la part d’éventuels éditeurs : il interprétera cette hostilité en voyant dans le monde de l’édition une fonction de défense de l’ordre social, pour lequel ses positions, plus radicales encore que celles d’Ellul, paraissent intolérables. Grâce à son ami, il publiera néanmoins un certain nombre d’articles dans Réforme et dans Foi et Vie (« Chronique de l’an Deux Mil »). En 1972, il participera à la création de la revue écologiste La Gueule Ouverte, dans laquelle il rédigera régulièrement les « Chroniques du terrain vague ».

Bernard Charbonneau est avant tout un pionnier de l’écologie en France. Dès 1936, il avait écrit un texte fondateur : « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire ». Il considérait alors déjà que la technique était le facteur décisif de notre société moderne : on sait combien cette intuition inspirera Jacques Ellul. Et Charbonneau défend dès 1945 l’idée d’une autonomisation de la technique. Il consacre alors ses recherches à ce qu’il appelle « la grande Mue de l’humanité », et aux menaces qu’elle fait peser sur le milieu naturel et sur la liberté de l’homme. La liberté est en effet le second grand thème de sa réflexion, qu’il partage avec Ellul : la liberté consiste selon lui à s’arracher aux déterminations sociales et psychologiques, pour accomplir un acte personnel, c’est-à-dire pour réaliser dans sa vie l’unité de sa pensée et de ses actes. Or les prétentions prométhéennes de l’homme moderne et de l’État tentaculaire minent les conditions de possibilité d’une véritable liberté. C’est à une reconquête de sa propre vie que chacun est invité. La libération politique est un mythe : seules les résistances locales ont un sens. Il s’agit avant tout de dire la vérité face à la propagande. C’est ce à quoi s’emploieront Charbonneau et Ellul, non sans un certain succès, en s’opposant aux projets ministériels de « développement », c’est-à-dire et de bétonnage, de la côte Aquitaine, visant à en faire une seconde côte d’Azur.

Ellul et Charbonneau resteront liés toute leur vie dans une communion de pensée. Celle-ci se manifestera à la fois par une grande proximité d’idées et par une perpétuelle confrontation. En effet, davantage qu’une pomme de discorde, c’est une vive et néanmoins fructueuse tension qui opposera les deux amis au sujet de la foi chrétienne. Charbonneau se définit comme un agnostique postchrétien, qui reconnaît la profondeur spirituelle de Jésus, mais ne croit ni à sa divinité, ni à sa naissance miraculeuse, ni à sa résurrection. Et devant la trahison du christianisme dont l’Église est coupable, Charbonneau défendra régulièrement des positions violemment anti-chrétiennes. Jacques Ellul relate qu’à chaque rencontre, son ami commençait par intenter un procès contre les chrétiens. Et cette posture stimulait Ellul, sans cesse remis en question dans ses convictions les plus assurées par l’impitoyable critique de Charbonneau.

Le nœud de la polémique antichrétienne engagée par Bernard Charbonneau tient à la question, devenue classique depuis lors, des responsabilités des chrétiens dans le saccage de la planète. Or, à ce sujet, sa position est tout sauf caricaturale, et révèle plutôt un combat interne, que Charbonneau livrait contre lui-même. Il prit en effet conscience tardivement de l’origine chrétienne de son amour de la nature et de la liberté, qu’il avait découvertes grâce au scoutisme protestant. Et peu à peu, sous l’influence d’Ellul, son ami mettra au jour l’ambivalence foncière du rapport de la révélation biblique au productivisme dévastateur. Le même christianisme a profané la nature, déchaînant la volonté de connaissance et de puissance dans l’Occident postchrétien, mais a donné lieu en même temps à la condamnation la plus sévère à l’encontre de cette obsession de connaître et d’exploiter : « Le christianisme est à la fois responsable de la dévastation de la nature à l’Ouest et à l’Est, et porteur de la seule force qui puisse y mettre fin, à la fois poison et contre poison ». Le productivisme et l’écologie sont tous deux issus de la même matrice chrétienne.

« Unis par une pensée commune », comme le dira Charbonneau, les deux amis s’ensemenceront réciproquement, jouant l’un pour l’autre le rôle d’une précieuse conscience critique. Jacques Ellul reconnaît sa dette intellectuelle et spirituelle envers Bernard Charbonneau en des termes sans équivoque : « il a été l’élément décisif dans le développement de ma personnalité comme de ma vie intellectuelle, il a eu sur moi une influence décisive, il a été le déclencheur de toute mon évolution, sans lui je n’aurais pas fait grand-chose, sans lui je n’existerais pas ».

 

 

Principaux ouvrages de Bernard Charbonneau

 

- 1949 : L’État (à compte d’auteur, 1949 ; Paris, Economica, coll. Classiques des Sciences sociales, 1987, 1999).

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- 1963 : Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire (Paris, Denoël, 1963).

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- 1965 : Le paradoxe de la culture (Paris, Denoël, 1965 ; intégré dans Nuit et jour, édition augmentée sous ce titre).

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- 1966 : Dimanche et lundi (Denoël, 1966).

- 1966 : Célébration du coq (Le Jas, Robert Morel, 1966).

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- 1967 : L’hommauto (Paris, Denoël, 1967 ; 2003).

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- 1969 : Le jardin de Babylone (Paris, Gallimard, 1969 ; Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2002).

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- 1972 : La fin du paysage (avec Maurice Bardet : préface et introduction des quatre chapitres de BC, photos et légendes de MB ; Paris, Anthropos, 1972).

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- 1972 : Prométhée réenchaîné (ronéo, 1972 ; Paris, La Table ronde, coll. La petite Vermillon, 2001).

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- 1973 : Le système et le chaos. Critique du développement exponentiel (Paris, Anthropos, 1973 ; Paris, Economica, coll. Classiques des Sciences sociales, 1990).

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- 1973 : Tristes campagnes (Paris, Denoël, 1973).

- 1974 : Notre table rase (Paris, Denoël, 1974).

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- 1977 : Les écologistes (avec Pierre Samuel ; Paris, Marabout, coll. Flash actualité, 1977).

- 1980 : Le feu vert. Autocritique du mouvement écologique (Paris, Karthala, coll. Poing d’interrogation, 1980 ; Paris, L’Aventurine, coll. Après-développement, 2009).

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- 1980 : Je fus. Essai sur la liberté (chez l’auteur, imp. Marrimpouey, Pau, 1980 ; Bordeaux, Opales, 2000).

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- 1981 : Une seconde nature (chez l’auteur, imp. Marrimpouey, Pau, 1981).

- 1991 : Nuit et jour. Science et culture (Paris, Economica, coll. Classiques des Sciences sociales, 1991 ; contient « Le paradoxe de la culture », 1965, et « Ultima ratio », 1984-1986).

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- 1991 : Sauver nos régions. Écologie, régionalisme et sociétés locales (Paris, Le Sang de la terre, coll. Les dossiers de l’écologie, 1991).

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- 1996 : Il court, il court, le fric (Bordeaux, Opales, 1996).

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- 1997 : Un festin pour Tantale. Nourriture et société industrielle (Paris, Le Sang de la terre, coll. Saveurs de la terre, 1997).

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- 2004 : Comment ne pas penser (Bordeaux, Opales, 2004).

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- 2006 : Bien aimer sa maman (Bordeaux, Opales, 2006).

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Livres sur l'oeuvre de Bernard Charbonneau

 

- Jacques Prades dir., Bernard Charbonneau. Une vie entière à dénoncer la grande imposture, Ramonville Saint-Agne, Érès, 1997.

- Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique, Lyon, Parangon (coll. L’Après-développement), 2006.

Quelques articles sur Charbonneau

- Jean Brun : « Je fus », de Bernard Charbonneau, une ascèse de la liberté , journal Réforme, 1980
- Christian Roy : « Aux sources de l’écologie politique : le personnalisme gascon de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul », Revue des annales canadiennes d’histoire, n° 28, avril 1992
- Daniel Cérézuelle : « Critique de la modernité chez Charbonneau » in Patrick Troude-Chastenet (dir.), Sur Jacques Ellul, L’Esprit du temps, 1994 (pages 61 à 74)
- Philippe Letellier : La pensée socio-politique de Bernard Charbonneau, mémoire, IEP de Bordeaux, 1996
 -Patrick Troude-Chastenet : "Bernard Charbonneau : Génie méconnu ou faux prophète ?", Revue Internationale de Politique Comparée, Volume 4, n°1, Mai 1997, pp.189-207.

 


 

 

 

 

Principales références à Bernard Charbonneau dans l’œuvre de Jacques Ellul

 

- « Sur deux livres de Bernard Charbonneau : La destruction fondamentale de la campagne française. Entre le système et le chaos », Le Monde, 26 juillet 1974, p. 14.

- « Charbonneau : l’éternel et l’actuel », Le Monde, 6 septembre 1980, p. 2.

- À temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Paris, Le Centurion, 1981, p. 26-41, 52-53, 68, 124-139.

- « Une introduction à la pensée de Bernard Charbonneau », Ouvertures : Cahiers du Sud-Ouest, n°7, Moirax, janvier-mars 1985, p. 39-51.

- « Une introduction à la pensée de Bernard Charbonneau (suite et fin) », Ouvertures : Cahiers du Sud-Ouest, Moirax, 1988, p. 72-79.

- « Les précurseurs », Foi et Vie, vol. LXXXVII, n°3-4, juillet 1988, p. 37-40.

- Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, Paris, La Table Ronde, 1994, p. 10-37, 91-94, 137.

- La raison d’être. Méditation sur l’Ecclésiaste (1987), Paris, Éditions du Seuil (coll. Points Sagesses), 2007, p. 204.

- Le système technicien (1977), Paris, Le Cherche Midi (coll. Documents), 2004, p. 56, 160- 161.

- La foi au prix du doute. « Encore quarante jours… » (1980), Paris, La Table Ronde (coll. Contretemps), 2006, p. 11-12, 21.

- Ellul par lui-même. Entretiens avec Willem H. Vanderburg, Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon), 2008, p. 57, 170, 172.

 

 

 

Références à Jacques Ellul dans l’œuvre de Bernard Charbonneau

 

- « Unis par une pensée commune », Foi et Vie, vol. XCIII, n°5-6, décembre 1996, p. 19-28.

 

 

 

Texte écrit en commun par Jacques Ellul et Bernard Charbonneau

 

- « Directives pour un manifeste personnaliste » (1935), Cahiers Jacques-Ellul, Les années personnalistes, n°1, 2003, pp. 63-79.

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