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Foi et doute


par Frédéric Rognon (2008)


Les ouvrages que Jacques Ellul a consacrés aux questions de foi et d’éthique viennent en contrepoint de ceux consacrés à la technique : ils offrent une ouverture pour l’espérance et la liberté. Quelle est donc la foi d’Ellul ? Dans La foi au prix du doute
[1] et Ce que je crois[2], l’auteur distingue d’abord nettement la « croyance », qui est collective et permet la vie en société, de la « foi », qui est individuelle et s’adresse à un Dieu inaccessible, fondamentalement Autre, inassimilable à ses représentations. Comme l’a montré Kierkegaard, la croyance rassemble donc les hommes, tandis que la foi isole. La croyance apporte des réponses aux questions de l’homme, la foi pose des questions ou déplace les questions de l’homme. La croyance exclut donc le doute, tandis que la foi le suppose et l’intègre : non pas le doute quant à la révélation, mais le doute sur moi-même, l’épreuve critique quant à ce que je crois : douter, c’est se demander si nous ne sommes pas simplement remplis de croyances. Foi et croyances sont mêlées, mais on ne passe jamais de la croyance à la foi, alors que souvent la foi se dégrade en croyance[3]. Jacques Ellul reprend par ailleurs la fameuse opposition barthienne entre la « religion » et la « révélation », qui recoupe l’opposition entre « croyance » et « foi » : la religion est un effort humain pour s’emparer de la vérité, tandis que la révélation est une initiative de Dieu qui se fait connaître aux hommes et que l’on ne peut que recevoir dans la foi. Ce clivage infranchissable induit d’incalculables conséquences pratiques. André Malraux avait dit : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ». Compte tenu du retour du religieux qui légitime les conflits meurtriers, Jacques Ellul, en une formule saisissante, paraphrase et subvertit la parole de Malraux dans un sens dramatique : « Le XXIe siècle sera religieux et, de ce fait, ne sera pas »[4]... !

a) Le Dieu de Jacques Ellul

Quel est donc ce Dieu en qui Jacques Ellul croit, et qui ne se laisse jamais capter ? Conformément à la démarche apophatique, il est plus facile de dire ce qu’il n’est pas que ce qu’il est, d’autant qu’Ellul ne parle de sa foi qu’avec une grande pudeur (dans La foi au prix du doute[5], il stigmatisait la prolifération des livres intitulés Ce que je crois… avant d’intituler ainsi l’un des siens sept ans plus tard ! Mais il évite d’étaler ses expériences sous peine de parler de lui-même au lieu de témoigner de Dieu[6]). Si Dieu est Dieu, il ne peut être totalement connu, ni circonscrit, ni inscrit dans une formule humaine. Dieu est d’abord le Tout-Autre, sans quoi il ne serait pas Dieu. Mais Jésus nous apprend que Dieu est aussi le Père : il est donc à la fois Tout-Autre et Père. Comme le dit Karl Barth, c’est en tant que Tout-Autre qu’il est Père, et en tant que Père qu’il est Tout-Autre[7]. Car l’Inconditionné n’est pas solipsiste pour autant : il est Amour, et donc toujours en relation. La Création lui est donc indispensable pour aimer un autre que lui-même. Jacques Ellul croit en un Dieu caché, en une présence secrète de Dieu : il est présent dans les situations de fragilité, et il se tait dès que l’homme fait le choix de l’opulence, de la puissance et du bruit. C’est pourquoi il est silencieux en Occident, où, par la croissance technique indéfinie, les hommes ont « déjà leur récompense »[8]. Dans le récit de Création de Genèse 1, chacun des six premiers jours a un soir et un matin, tandis que le septième jour n’a pas de soir : nous sommes donc toujours dans ce septième jour, où Dieu se repose pour laisser la liberté et la responsabilité à l’homme[9]. Mais repos ne signifie pas absence ou indifférence, et Dieu intervient quand le mal fait par l’homme atteint un degré délirant, ou quand sa détresse atteint un sommet sans remède humain possible, car l’histoire de l’homme n’est vraiment pas de tout repos ![10] Dieu n’est pas responsable de tout ce qui se produit sur terre, mais il est présent. Ainsi, par exemple, on traduit souvent ainsi Matthieu 10,29 : « Il ne tombe pas un passereau à terre sans la volonté de votre Père », mais le texte grec dit : « sans votre Père ». C’est sa présence qui est indiquée, et non la volonté de faire mourir[11].

Dieu a donc laissé l’homme libre et responsable de ses décisions et de ses actes, qui sont souvent des attitudes de révolte contre lui et de prise d’indépendance. Cela se manifeste en particulier dans l’évolution de la technique, qui correspond à une volonté humaine de toute-puissance. Le système technicien, on l’a vu, est un englobant total : toute critique interne est récupérée, car soit elle est elle-même technique et renforce donc le système tout en le critiquant, soit elle est non technique (comme chez les hippies) et elle reste donc inefficace. Pour sortir du désespoir face au système technicien, il n’y a qu’une issue : s’appuyer sur Dieu. En effet, seul le transcendant est extérieur au système, lui seul est donc inassimilable, et susceptible de nous fournir un point de référence, un appareil critique. Il est la condition nécessaire à la continuation de la vie sur terre, et à l’existence de l’homme en tant qu’homme. Mais il ne suffit pas qu’il soit transcendant : encore faut-il qu’il s’approche de nous. Or, il est déjà « descendu » lors de la construction de la tour de Babel, il s’est ensuite incarné en Jésus-Christ, et nous avons l’espérance qu’il reviendra : l’ouverture face au système technicien qui écrase l’homme, ne peut venir que de lui. Cependant, on pourrait reprocher à Jacques Ellul de solliciter un Dieu « bouche-trou », qui viendrait résoudre nos problèmes à notre place, quand on aurait besoin de lui pour sortir de l’impasse de la technique par exemple. A cette objection, notre auteur répond d’avance que le Dieu auquel il croit n’est pas un « bouche-trou » car il se révèle librement dans son objectivité : on ne peut donc le réduire au Dieu dont aurait besoin la subjectivité de notre foi. Face au système technicien objectif, un transcendant limité à ma foi subjective n’aurait aucun poids. Mais l’intervention d’un Dieu objectif est possible, d’autant que sans elle il n’y a aucun avenir pour l’humain[12].

b) Le Salut

Nous avons vu, avec l’essai intitulé Sans feu ni lieu[13], la lecture que Jacques Ellul propose de l’histoire biblique à travers la thématique de la Grande Ville : la cité est le lieu de la révolte de l’homme contre Dieu et de son aspiration à l’autonomie. Néanmoins, à la fin des temps, Dieu, parce qu’il est amour, assumera toute l’histoire des hommes : à travers la Jérusalem céleste, il tiendra compte de leur volonté et de leur œuvre. L’homme a voulu se passer de Dieu par la technique et par la ville, Dieu ne supprimera pas ce que l’homme a fait, il se bornera à y être présent[14]. Jacques Ellul le confesse : « C’est là ce que je crois fermement, et qui, autant que je l’ai pu, a été le sens et le motif de mes actions »[15].

Car ce ne sont pas seulement les œuvres collectives de l’humanité qui seront conservées et transfigurées, mais aussi les œuvres individuelles : tout ce que chacun aura fait et dit sera passé « au travers d’un feu »[16], et les œuvres mauvaises disparaîtront, tandis que les œuvres agréables à Dieu seront maintenues. Le feu de l’enfer n’est donc pas pour les hommes, mais pour les œuvres mauvaises de ceux dont la punition consistera à avoir vécu en vain. Jacques Ellul croit en effet au Salut universel. Il ne prétend pas dogmatiquement que telle est la vérité, mais il y croit, car ce principe lui semble être le seul compatible avec l’amour inconditionnel de Dieu. Si Dieu est Amour, comment pourrait-il cesser d’aimer l’une de ses créatures ? Il est impossible que Dieu envoie en enfer sa propre créature qu’il a aimée au point de donner son Fils pour elle. En réalité, toute la colère de Dieu envers les pécheurs est retombée sur Jésus, c’est-à-dire sur Dieu lui-même en la personne de son Fils : la Trinité est le facteur décisif du Salut universel, car Dieu s’est lui-même condamné pour sauver toutes ses créatures qu’il aime. S’il condamnait maintenant un seul homme, ne serait-ce que Staline ou Hitler, cela signifierait que la condamnation et la croix de Jésus-Christ n’auraient pas suffi[17]. Jacques Ellul relit donc à la lumière de sa foi au Salut universel les différents textes bibliques qui parlent du jugement ou de l’enfer : il en conclut que le jugement n’est pas la condamnation ; que dans les paraboles, la référence à l’enfer n’est jamais la pointe de l’enseignement de Jésus, mais toujours une image pour se faire comprendre, car l’enfer est sur terre et les hommes le connaissent donc ; et enfin que dans les épîtres l’enfer reste une « possible impossibilité », comme disait Barth, impossible car Dieu est Amour, mais toujours possible car rien ne lui est impossible. Si tout le monde est sauvé, à quoi sert-il donc d’être chrétien ? Cela ne sert à rien pour le Salut : la vie chrétienne ne vise pas le Salut, mais elle en découle. Quelle est donc la différence entre un chrétien et un non-chrétien ? Le chrétien sait qu’il est sauvé, ce qui le libère de l’angoisse. Cela ne représente pour lui aucun privilège, mais au contraire une charge et une mission : il doit maintenant se faire serviteur de Dieu et du Christ[18]. En défendant le principe de l’apocatastase, Jacques Ellul rejoint Origène, et surinterprète Karl Barth[19]. Ce dernier en effet déclarait que Jésus était le seul réprouvé[20], mais il ne croyait pas à l’apocatastase, par respect pour la liberté de Dieu[21]. Néanmoins, il valait mieux selon lui courir ce risque en prêchant la grâce que l’éviter en prêchant la loi[22] : « Il faut être fou pour enseigner le Salut universel mais il faut être impie pour ne pas le croire »[23].

Telle est la foi de Jacques Ellul : chevillée au corps et pourtant taraudée et stimulée par le doute ; reçue et néanmoins toujours à recevoir ; orientée vers le Père qui est en même temps le Tout-Autre ; trinitaire et toutefois théocentrée, mais aussi christocentrée et également pneumatocentrée ; ancrée dans la certitude du Salut pour tous et cependant lucide quant aux impasses dans lesquelles nous nous précipitons allègrement.



[1]. Cf. JE, 1980a.

[2]. Cf. JE, 1987b.

[3]. Cf. JE, 1980a, p. 127-162 ; 1987b, p. 9-11.

[4]. JE, 1980a, p. 166.

[5]. Cf. ibid., p. 109-110.

[6]. Cf. JE, 1987b, p. 224.

[7]. Cf. ibid., p. 228-230. En prolongeant la pensée de Karl Barth et de Jacques Ellul, on pourrait dire que nous pouvons parler à Dieu (parce qu’il est Père), mais non de lui (parce qu’il est Tout-Autre).

[8]. Cf. ibid., p. 197-198. Cf. Mt 6,2 ; Lc 6,24.

[9]. Cf. JE, 1987a, p. 80-81 ; 1987b, p. 206 ; 1988b, p. 59-60 ; 2007c, p. 275. Cette exégèse semble quelque peu hardie, compte tenu du fait qu’il n’y a pas non plus de matin au septième jour, que chaque jour est compté à partir du soir, et que la suite du récit montre bien que Dieu intervient fréquemment dans l’histoire des hommes, par la Création continuée (notion que conteste Jacques Ellul : cf. JE, 1975a, tome 2, p. 69-70), puis surtout en Jésus-Christ.

[10]. Cf. JE, 1987b, p. 203-221.

[11]. Cf. ibid., p. 208-209 ; JE, 1994, p. 162.

[12]. Cf. JE, 1980a, p. 229-234 ; 1981a, p. 181-184 ; 1987b, p. 64-65, 240-248.

[13]. Cf. JE, 1975c.

[14]. Cf. ibid., p. 311-313.

[15]. JE, 1987b, p. 290.

[16]. 1 Co 3,15.

[17]. Nous pouvons prolonger par les réflexions suivantes la démonstration de Jacques Ellul. Le Salut universel est aussi le seul principe sotériologique compatible à la fois avec celui de la justification par grâce et avec celui de l’amour inconditionnel de Dieu envers chacune de ses créatures : l’homme ne peut rien pour son Salut, puisqu’il est de toute façon sauvé ! Alors que le dogme de la prédestination (simple ou double) découlait du principe de l’économie du Salut par grâce, le Salut universel est une modalité radicale de la prédestination, qu’il concilie avec l’amour infini de Dieu pour sa Création : en quelque sorte, tous les hommes sont prédestinés au Salut !

[18]. Cf. JE, 1981a, p. 70-71, 187-188 ; 1984b, p. 215 ; 1985, p. 81-88 ; 1987b, p. 249-274 ; 1991a, p. 140-141 ; 1994, p. 172-174.

[19]. Cf. KB, Dogmatique, 2e vol., tome 2 e*, n°8, Genève, Labor et Fides, 1958, p. 339-500, notamment p. 414, 419, 471.

[20]. Cf. ibid., p. 345.

[21]. Cf. ibid., p. 414.

[22]. Cf. Otto Weber, La dogmatique de Karl Barth. Introduction et analyse, Genève, Labor et Fides, 1954, p. 80.

[23]. JE, 1994, p. 173. Cf. aussi JE, 1985, p. 81-88.

 

Ouvrages et articles majeurs de Jacques Ellul

Le chrétien dans la cité 1947 Eglise réformée de France
Présence au monde moderne 1948
Conformisme au siècle présent 1949 Réforme ; réédition : 2004
Engagement et dégagement 1950 Réforme
L’attitude chrétienne envers le droit 1959 Foi et Vie
Notes en vue d’une éthique du temps et du lieu pour les Chrétiens 1960 Foi & Vie
Fausse présence au monde moderne 1964

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